BARBARIE.- Ingrédient nécessaire à la perpétuation d’une société civilisée. Certaines civilisations ont sécrété leur propre barbarie ; d’autres ont dû avoir recours à une invasion étrangère. Dans tous les cas, quand les arts se mordent la queue, quand les intellectuels admirent leur nombril, quand les mœurs se pervertissent, quand tout s’achète et se vend au plus offrant, y compris la dignité et la pudeur, alors le barbare n’est pas loin et les plus sages l’appellent de leurs vœux.

BÉATITUDE.- État de douce euphorie que connaissent les drogués, les amoureux et les idiots. Si vous ne voulez pas vous droguer, si vous n’êtes pas amoureux, et encore moins idiot, il vous reste la sagesse qui consiste à faire semblant d’être béat. À force de faire semblant, il paraît qu’on finit par le devenir.

BEAU.- L’une des trois grâces de l’âme humaine, les deux autres étant le bien et le vrai. De ces trois grâces, le beau est la plus capricieuse. Le bien peut paraître tel unanimement à une grande multitude et pendant fort longtemps. Le vrai aussi, la vérité d’un jour n’étant pas nécessairement celle du lendemain. Mais alors, pour le beau, bonjour les dégâts ! Ce qui est beau subjugue ; une fois subjugué, nous ne sommes plus en mesure de déceler la laideur. Telle femme me paraît belle et alors je ne la vois plus telle qu’elle est. Alors que le bien s’adresse à la volonté et le vrai à l’intellect, le beau ne parle qu’à l’émotion. Ce qui est beau, c’est ce qui émeut. Quand vous êtes ému, vous ne savez plus pourquoi vous l’êtes, vous perdez votre volonté et vous oubliez de réfléchir. Un conseil : mettez du beau, beaucoup de beau, dans vos loisirs, vos moments de détente, votre jardin secret ; mais, dès que vous avez à décider de quoi que ce soit ou à analyser quelque problème, mettez le beau à la porte et ne le laissez pas entrer par la fenêtre. Un autre conseil : méfiez-vous des gens qui ne trouvent rien de beau. Ce sont des âmes tronquées. Les décideurs et les chercheurs qui ne se foutent jamais en l’air avec un poème, un tableau, un morceau de musique, un être du sexe opposé, ou tout simplement avec le reflet de leur image dans une glace, mieux vaut les éviter. Autant qu’ils évitent d’être émus.

BÉNÉFICE.- Résultat d’un test psychométrique qui permet d’évaluer la rouerie humaine. L’avantage primordial de ce test est que l’on peut le passer soi-même. La plupart du temps, deux concours suffisent : celui d’un vendeur à qui vous achetez et celui d’un acheteur à qui vous vendez plus cher, la différence, le bénéfice, quantifiant votre aptitude à voler.

BÉOTIEN.- Homme préhistorique, miraculeusement échappé des grands cataclysmes, ayant fait souche nombreuse et solide. Actuellement, ses derniers descendants lisent des bandes dessinées, boivent la télé, écoutent la radio, conduisent à tombeau ouvert, font peu d’études, peu ou prou d’exercices physiques, se coiffent minutieusement, se déhanchent en marchant, affectent l’assurance, craignent le sida, sans parler du cancer, parlent pour ne rien dire, affichent leurs goûts douteux, ont des états d’âme – des états uniquement – et roulent des mécaniques. Et les béotiennes, dans tout ça, direz-vous. Elles assument !

BIEN.- Ennemi du mieux. Toujours le bien saborde le mieux. Tel individu, trompé, trahi, ne se venge pas et le fait savoir. On murmure autour de lui qu’il se conduit bien. Le mieux aurait nécessité qu’il pardonne. Le mieux, c’est l’autre joue tendue. Le mieux, c’est l’idéal ; le bien, c’est normal. Le bien est tellement accommodant qu’il recouvre parfois, cautionne le mal, du moins le moindre mal. Il est ainsi des sociétés où le mal n’est plus épouvantable, le moindre mal devient le bien, le bien devient le mieux et l’évocation du mieux fait rire les utopistes mêmes.

BIZARRERIE.- Trouble de la perception affectant le sujet vivant dans un cadre restreint et, en outre, dénué de toute imagination. Il n’est donc pas étonnant que les aventuriers, les explorateurs, les chercheurs, les poètes, pétris d’imaginaire, soient perçus comme des êtres bizarres.

BONHEUR.- État de bien-être, ou de jouissance, physique et, ou, mental, d’intensité et de durée variables selon les individus, l’environnement, l’âge, le sexe et le caractère. Chez les êtres malheureux, le bonheur, souvent, n’est que l’absence momentanée du malheur : bonheur bien modeste et bien pâle qui permet, cependant, de souffler, de reprendre haleine, de se préparer pour les épreuves ultérieures. Chez les êtres heureux, le malheur, c’est l’absence du bonheur, c’est-à-dire l’ennui. Comme l’oisiveté, l’ennui peut engendrer tous les vices, particulièrement chez les vicieux. Il y a des bonheurs simples près desquels l’on passe sans les voir, tels des papillons attirés par la lumière, ignorants du reste. Il y a des bonheurs lumineux, grands géniteurs des pires malheurs quand la lumière s’éteint.