ÉCOUTER.- Inspirer. Engranger. On peut écouter sans même entendre. Il suffit parfois d’un regard acéré. On peut, à l’inverse, ne rien écouter du tout en donnant l’impression d’ouvrir grand ses oreilles. Savoir écouter n’est pas donné à tout le monde. Il faut être musicien. Les harmonies de l’âme sont parfois subtiles. Écouter intelligemment un peuple demande des connaissances approfondies en orchestration. L’histoire démontre amplement que l’incurie ordinaire à tous les chefs d’État provient de leur incapacité d’écoute.

ÉCRIRE.- Solenniser ses dires. La distance qui sépare un analphabète de celui qui meurt son stylo à la main est incommensurable ; elle n’a, en tout cas, aucun rapport avec les différences qui distinguent le riche du pauvre, le gouvernant du gouverné, l’intellectuel du manuel, le grand écrivain du scribouillard. Écrire, c’est vivre un peu plus, bien ou mal. Détruire un écrit, quel qu’il soit, c’est un peu assassiner son auteur. Certains gouvernants l’ont bien compris dont la politique préférée était l’autodafé.

ÉGOÏSME.- Filet protecteur que l’on tisse autour de soi pour éviter de se faire posséder par autrui. L’ennui, pour l’égoïste forcené, c’est qu’il finit par se faire posséder par lui-même.

ÉLECTEUR.- Imbécile heureux et fier de l’être qui donne sa voix à un gueulard et qui s’étonne ensuite de ne point être entendu. Si, au lieu de voter, vous leur tapiez dessus, nul doute que démocratie ne rimerait plus avec hypocrisie ou supercherie.

ÉLECTRICITÉ.- Structure de la matière. Tout n’est qu’électricité.

ÉLÉGANCE.- Mélange parfait de finesse et de hauteur, uniquement perceptible par les esthètes qui peuvent eux-mêmes, par ailleurs, manquer passablement d’élégance. Le costume, les manières peuvent accentuer l’élégance et la rendre visible aux grossiers, comme le théâtre fait des sentiments. Ils ne suppléeront jamais à l’élégance naturelle. Ils ne pourront jamais transformer en prince le bourgeois gentilhomme. Les coiffeurs, les artistes de cinéma, les chanteurs et danseurs populaires, les demi-mondaines et les chefs d’entreprise ont ceci en commun : le maquillage. La cosmétologie a, heureusement, fait d’importants progrès puisque ces gens-là, après une journée de travail, ne dégoulinent même pas en public. De quoi écœurer les élégants chômeurs !

ÉLÉMENTAIRE.- Squelettique, schématique, saisissant de simplicité. La vérité est terriblement charnue ; elle cache diaboliquement son squelette ; sans chair, celui-ci est malheureusement muet et inerte. Inlassable disséqueur, le savant est payé – mal – pour savoir qu’on ne saura totalement jamais. Par définition, et par chance, le savoir ne peut qu’être élémentaire. De même qu’un coup de dé ne peut abolir le hasard, une découverte ne peut abolir l’inconnu.

ÉLITE.- Ensemble d’individus ayant charge de leur collectivité. Les règles qui président au dégagement des élites varient selon les époques, les régions, les activités communautaires. Cette constatation irréfutable est proprement inquiétante depuis que l’on sait mesurer le quotient intellectuel des individus. L’obscurantisme politique demeure quand il conviendrait de choisir les responsables du devenir, de la sûreté et du mieux-être d’une cité, non parmi les hâbleurs et les fils de leur père, mais parmi les citoyens les plus doués. La véritable élite, c’est celle de l’intelligence ; elle est rarement au pouvoir. L’élite officielle, celle qui est chargée d’honneurs et d’argent, pas trop de responsabilité, fait penser à une équipe de basket-ball où le critère de sélection ne serait pas l’aptitude à marquer des paniers, mais la faculté de chiper la balle à l’adversaire. Pour en faire quoi ? Question saugrenue pour la plupart des élites. Pour celles-ci, l’important n’est-il pas de participer ? Plus la participation est rémunérée, plus l’on reconnaît l’importance, la prestance et l’omnipotence du groupe que l’élite en question est sensée guider.

ÉMOTION.- Le meilleur, peut-être, et la faiblesse, sans doute, de l’homme. On ne peut qualifier l’émotivité d’un individu qu’en tenant compte de son degré d’intelligence. Plus un homme est intelligent, plus son émotivité est suspecte de nuisance. L’homme stupide et émotif échappe à l’animalité par son émotivité même. L’équilibre parfait, le dosage idéal des facultés mentales et des élans du cœur, se trouve parfois sur le tard, avant que de mourir. C’est cela être mûr. Avant, que de colères ou d’enthousiasmes stupides, que de raisonnements secs. Il faut pourtant croire qu’à la longue, les petites émotions et les petits raisonnements des individus ordinaires finissent par s’additionner dans une sorte d’alchimie collective puisque les sociétés, d’une manière générale, progressent, entre deux guerres.

ENNUI.- Emphysème du cœur, ou de l’esprit, ou de la volonté, qui se manifeste par un dégoût momentané de toute chose, y compris de soi-même. A contrario, Narcisse ne s’ennuie jamais, tant qu’il dispose d’un miroir.

ENTHOUSIASME.- Starter permettant aux âmes assoupies de redémarrer en trombe. Ce n’est qu’après que se pose le problème du carburant.

ENTREPRISE.- Seigneurie contemporaine. L’entreprise a son fief : son marché. Elle possède des serfs : ses salariés. Elle est suzeraine de ses sous-traitants, vassale de l’entreprise dont elle est elle-même sous-traitant. Elle paie tribut au suzerain suprême, l’État, dont elle cherche à tirer le maximum, auquel elle tente d’échapper autant que faire se peut, dont elle se méfie et qu’elle combat sans cesse souterrainement. Lorsque le fief d’une entreprise dépasse le cadre étatique, on parle alors de multinationale. Les plus grandes multinationales ignorent les États ou les tiennent en laisse. Pesant de tout leur poids économique et financier, pratiquant la corruption active, disposant d’une garde secrète formée de spadassins de la mafia, les multinationales régissent le monde. Les États ne sont plus que leurs contremaîtres chargés de surveiller les petites seigneuries locales. La finance, comme l’art, n’a pas de frontières.

ÉPITAPHE.- Dépouillé du souci de l’injuste tourment,
Allégé de la fin qui a grevé mes heurs,
Je goûte sans répit le grand infiniment
Dont mes jours, vainement, se voulaient les faiseurs.

ÉQUITÉ.- Tentation lancinante du juge honnête et compétent. Celui qui juge en équité quitte le navire de la loi et se laisse emporter par le maelström de la vérité que seule la sauvagerie d’un Salomon est susceptible d’apaiser.

ERRER.- Se promener, vagabonder, en dehors des sentiers battus. Si l’on établissait à ce sujet une statistique, on s’apercevrait probablement que la majeure partie des découvertes provient d’errements. Il y a dans l’errance une sorte de courage intellectuel, c’est-à-dire d’inconscience devant les dangers d’un cheminement spirituel dépourvu des balises habituelles que constituent les certitudes. Verra qui errera. Encore faut-il pouvoir revenir de ses découvertes et ne pas se perdre dans cette errance perpétuelle qui se nomme folie.

ERREUR.- Vérité d’un jour. Dire à quelqu’un ses quatre vérités est en soi une erreur, celle qui consiste à donner des preuves de son impermanence.

ESCLAVE.- Humain domestiqué. La méthode des réflexes conditionnés par la peur n’est pas suffisante pour la domestication des humains. Il est nécessaire de la compléter par un environnement juridique. Ainsi, le prisonnier n’est pas en prison uniquement parce qu’on l’a emprisonné ; c’est aussi son statut juridique de prisonnier qui le maintient en prison. Il n’y a pas plus respectueux du droit que l’esclavagiste. Le chien a peur de son maître. L’esclave, en outre, doit respecter son maître. Il suffit de faire peur au chien. Il est indispensable de persuader l’esclave qu’il ne possède aucun droit, qu’il est en quelque sorte hors la loi.

ESPÉRANCE.- Sève humaine. Celui qui s’imagine tout posséder et celui qui n’espère plus remédier à son dénuement n’ont plus qu’à se laisser mourir. C’est cela, l’enfer de Dante.

ESTHÉTIQUE.- L’esthétique est au beau ce que la morale est au bien, le vrai à la science. Il y a des rapports si étranges entre le mauvais goût, la licence et la superstition, que l’on serait à priori tentés de croire que ces trois cadres de vie n’en font en réalité qu’un. Le but du psychanalyste et du sociologue n’est pas autre que de reconstituer ce cadre unique, l’un dans les méandres de la vie d’un individu, l’autre dans l’ébullition apparente d’une société. S’ils atteignaient leur but, alors leur apparaîtrait un réseau inextricable d’interdits et de fausses croyances reliant bizarrement entre eux des postulats aussi disparates que la malfaisance de l’inceste, la certitude selon laquelle deux et deux font quatre et l’idée, chère à Mozart, en vertu de quoi il existe des notes de musique qui ne s’aiment pas.

ÉTAT.- Institution suprême à la tête d’une nation. La nation est le troisième âge de l’organisation collective humaine, le premier âge étant la tribu, le second la cité. Y aura-t-il un quatrième âge ? On peut le concevoir. On peut imaginer que les hommes puissent un jour s’assembler, par ordinateurs interposés, non pas sur des territoires distincts, mais en fonction de leurs intérêts socio-professionnels. Déjà, on a parfois l’impression que le Français, par exemple, est commerçant ou fonctionnaire avant d’être Français. Et que dire des francs-maçons et des Juifs ? Ne sont-ils pas en avance sur leur temps ? Les progrès des transports et des télécommunications chambouleront immanquablement les clivages nationaux. Les ethnies ont probablement plus d’avenir que les patries. Dans un premier temps sans doute. Uniquement dans un premier temps car y aura-t-il encore longtemps des ethnies pures ? Les États, en tout cas, sont sur la défensive. On les traduit en justice, on conteste leur pouvoir, on met des freins à leur omnipotence. Dans les brèches qu’elles ont réussi à ouvrir s’engouffrent toutes sortes d’associations et de sectes internationales. Si l’on raisonne en siècles, comme il se doit lorsqu’il s’agit de l’évolution de l’humanité, on peut dire que les siècles de l’État sont comptés.

ET CETERA.- Locution latine utilisée par les bavards pour reprendre haleine, par les ignorants pour masquer l’épuisement de leurs connaissances, par ceux qui veulent tout dire pour gagner du temps. Seuls les latinistes évitent soigneusement de l’employer, sans doute parce qu’ils en connaissent la signification. La pauvreté du langage n’est-elle pas la fille de l’indigence de la pensée ?

ÉTERNITÉ.- Humour à propos du temps. L’homme est tellement conscient d’être éphémère qu’il n’hésite pas à mettre de l’éternité là où le temps lui pèse. Relativiser le temps, s’en moquer, le combattre, seul l’homme est capable de faire cela. L’infini et l’éternité, le cercle et la droite, les deux bases de la géométrie, de la pensée, de l’humanité.

ÉTHIQUE.- Politique d’une cité qui ne comporte qu’un habitant. L’éthique n’intervient donc pas uniquement dans nos rapports avec autrui. Elle est aussi règle de vie avec soi-même. Elle dirige même nos relations avec les objets et la nature qui nous entourent. Elle est avant tout réflexion sur notre morale. Il n’existe pas d’homme qui n’ait point de morale ; il en existe beaucoup moins qui pratiquent l’éthique.

ÉTOILE.- Point brillant dans le ciel signalant le futur de l’humanité. Cette dernière ne devra pas se tromper. Espérons qu’elle choisira la bonne. L’homme devra se transformer. Il est sorti de la mer au prix de son statut de poisson ; il ne pourra accéder aux étoiles qu’en acceptant de ne plus être terrien. À quoi ressemblera l’habitant d’une étoile ? Nul ne le sait encore. Le cœlacanthe pouvait-il imaginer qu’il aurait un jour un menton et du poil au-dessous ?

ÉTONNEMENT.- Ne t’étonne de rien et doute de tout. L’étonnement est une faille dans le parcours du sage, tout comme la crédulité. Il n’est pas dû au manque d’expérience mais est plutôt la marque d’un caractère particulier que le sage doit combattre. Sans trop y croire, il est vrai, car c’est faire preuve d’une belle crédulité que de s’imaginer que l’on puisse triompher de soi-même sans s’abîmer.

ÉTRANGER.- Olibrius plus ou moins sympathique selon la situation dans laquelle il nous est donné de le voir évoluer. L’Arabe, seul, à Neuilly-sur-Seine, peut être marrant. Deux mille Arabes, à Marrakech, font un délicieux dépaysement. Les mêmes, à Neuilly-sur-Seine, multiplient l’audience du « Front national ». Un seul Anglais, à Paris, est une curiosité pénible. Que dire alors de deux mille Anglais à Londres ? Charles Martel et Jeanne d’Arc, de toute manière, sont des héros indiscutables.

ÊTRE.- Ou ne pas… C’est là vraiment la seule question digne d’intérêt. Le reste n’est qu’agitation neuro-végétative dont la substantifique moelle a été superbement rassemblée par Shakespeare.

EUPHÉMISME.- Forme de communication trop polie pour être honnête. Qui ne voit que l’emploi surabondant d’euphémismes est une façon aussi provocante, sinon plus, que l’utilisation volontaire de mots grossiers, choquants, brutaux ? Si la guerre n’était pas si bestiale, le genre humain ferait aisément l’économie de la diplomatie.

EUPHORIE.- Moment de faiblesse de plus en plus dangereux au fur et à mesure que l’on avance en âge. Quand l’euphorie atteint l’amplitude de l’extase, c’est l’imminence de la mort.

ÉVOLUER.- Vivre sans pesanteur, dans l’illusion de l’indépendance. Celui qui reste immobile suffisamment longtemps a toutes les chances de voir le monde repasser devant lui. Éternel débat entre la gravité et la légèreté ! Dans les deux cas, où se trouve la liberté ? Dans le rejet, comme d’habitude ! S’enfermer volontairement dans une prison ou s’évader, il n’y a pas d’autre moyen de faire acte de liberté.

EXCENTRICITÉ.- Il y a trois manières de faire la nique à une société : le gangstérisme, la sainteté et l’excentricité. Les gangsters tirent la société en arrière, et ainsi la freinent, les saints la tirent en avant, et, donc, la font avancer ; les excentriques, eux, se contentent de marcher à côté.