VACANCES.- Moment béni de paradis terrestre où l’ombre de la servitude du travail s’amenuise graduellement au point de vous laisser croire que vous êtes né pour être fainéant.

VAGIR.- Si l’on en croit Paul Valéry, réaction d’un homme à qui l’on apprend que sa femme vient d’avoir un enfant.

VAINCRE.- Retarder l’instant de sa mort. Tant que l’on vainc, on ne meurt pas. Seule l’ultime victoire est à la Pyrrhus.

VALEUR.- Prix, au sens le plus large, au-delà duquel un individu ou une société consent à se séparer d’un objet ou d’un homme. Il n’y a point de commune mesure entre la grande valeur d’un objet cassé ayant appartenu à un homme de grande renommée et un homme peu connu mais bourré de promesses. En matière de valeurs, et quelle que soit l’action ou l’obligation, une seule certitude : il faut acheter au plus bas et revendre au plus haut. C’est ce qu’ont fait les acquéreurs de Van Gogh, les panégyristes de feu le général De Gaulle, les antiquaires de tout poil et les contempteurs touchés par la grâce. Tu as eu tort, Corneille ! Trop souvent, la valeur attend le nombre des années.

VANITÉ.- À l’époque où la propagande s’appelait encore « réclame », ridicule consistant à faire la publicité de soi-même. Aujourd’hui, où la propagande est devenue publicité, et, qui plus est, comparative, si vous n’êtes pas vaniteux, c’est bien simple, vous n’existez plus. Et surtout, pas de fausse modestie compliquée ; les gros sabots, tout terrain ! Fatuité et vanité sont les deux mamelles de l’homme mal né qui entend mourir un peu mieux.

VÉRITÉ.- Ressort caché d’une action, d’une abstention ou d’une pensée. Quand elles ne sont pas bonnes à dire, les vérités vont quatre par quatre. Qu’elles soient bonnes ou mauvaises, qu’elles sortent ou non de la bouche des enfants, les vérités, dès qu’elles sont dites, ne sont plus des vérités. Il faut alors sans cesse chercher ailleurs ou plus profond. Découvrir la vérité, c’est trop souvent découvrir du sable dans le désert. Un grain de sable, au microscope, fourmille de vérités premières dont chacune est un monceau de vérités, les unes plus méritantes et plus vraies que les autres. « À chacun sa vérité » est sans doute l’expression la plus heureuse, s’agissant de la vérité.

VERTU.- Principe actif d’une chose ou d’un individu. Il y a des hommes que l’on dit vertueux alors que toute leur énergie consiste à n’en point avoir d’autre que celle qui les empêche de faire ce qu’ils voudraient. D’autres sont dits peu vertueux parce qu’ils prodiguent quelques maux aux autres et à eux-mêmes. Sait-on seulement que le mal possède une vertu, celle qui nous permet de déceler le bien ? Le langage ne cesse de nous abuser. Ne dit-on pas d’une femme fort active en amour qu’elle est de petite vertu ? Alors, pourquoi parler de la vertu d’une plante aphrodisiaque qui agirait donc pour vous faire perdre la vôtre ? Une femme qui a perdu sa vertu est une femme qui a suffisamment vieilli pour être vertueuse au sens où l’entendent les puritains. Là, la vertu n’en est plus une ; c’est une nécessité. La vieillesse, antichambre de la mort, ne serait-elle pas la perte de toutes les vertus ? La sagesse, probablement, est à ce prix ; mais, de grâce ! Ne confondons pas sagesse et vertu.

VESTIGE.- Reste inutilisable, fors pour le commerce, qui, comme chacun sait, fait flèche de tout bois. Les Grecs m’écœurent quand je les vois assis sur leurs tas de pierrailles, chatouilleux sur leur honneur perdu, verbeux et gesticulants entre deux siestes, à l’instar de ces Français, de ces Espagnols et de ces Italiens du Sud que l’Europe va devoir traîner comme des boulets. Celui qui n’a plus la force de créer prend soin de ses vestiges. Sommes-nous devenus si vieux que nous devions tout garder ? Et quand le Parthénon s’écroulera complètement, honorerons-nous sa poussière ? Peur et peine pour ces peuples gâteux. Comme on les voudrait jeunes et radieux, faisant la nique à ces peuples barbares qui nous entourent et nous menacent ! Il n’y a plus de vertu dans nos vestiges. Trop d’haleines les ont chargés de leur humidité. Le communisme est mort, le veau d’or tient toujours debout et l’islam vengeur se prépare. Et pendant ce temps, nous cherchons des vestiges, encore et toujours des vestiges.

VÊTEMENT.- Premier abri de l’homme. Probablement aussi, première invention propre à l’homme. Connaît-on d’autres animaux ayant eu l’idée et l’intelligence de se vêtir ? Quand on considère les efforts de ceux qui s’évertuent à aller tout nus, à manger froid, à parler par onomatopées, on a envie de rendre hommage à ces êtres dévoyés que sont nos hauts couturiers, nos grands gastronomes, nos poètes. Le bon sens populaire ne s’y trompe pas : l’habit, c’est vrai, fait l’homme. N’en déplaise aux nudistes, un cul vêtu est plus intelligent que deux fesses dénudées.

VEXER.- Blesser quelqu’un dans son amour-propre à coups de vérités. Il n’y a que la vérité qui blesse ou, plus exactement, ce que l’on prend intimement pour la vérité. Encore faut-il que cette vérité-là déplaise. Quand on tente de vous vexer, marrez-vous doucement en prenant un air parfaitement niais. Une fois sur deux se produit alors l’effet boomerang et le vexateur en est pour ses frais.

VICE.- Principe négatif d’une chose ou d’un individu. Il y a des hommes que l’on dit vicieux alors que leur premier souci est de donner toute la mesure de leur vertu. D’autres sont dits sans vice parce qu’ils n’omettent pas de faire l’aumône d’un sourire aux autres et à leur propre image dans le reflet d’une glace. Sait-on seulement que le bien comporte un vice, celui qui lui interdit d’exister sans le mal ? Et quel serait le mérite d’un saint homme s’il n’était pas quelque part vicieux ? Le vice de l’homme, c’est qu’il perd peu à peu ses vertus au fur et à mesure qu’il avance en âge. Il dépend du regard des autres que le vieil homme soit un vieux sage ou un vieillard libidineux.

VIE.- Laps de temps qui sépare deux profonds sommeils et que l’homme occupe à préparer son lit ou son cercueil.

VIEILLESSE.- Crépuscule de la vie pour ceux qui ont eu la chance de vaincre les dangers de l’aube et de choisir la bonne route à midi. Le soir, tous les chats sont gris et les vieillards se ressemblent étrangement. Ils ont à la fois la force tranquille de l’âge mûr et les peurs de l’enfant. En y regardant de plus près, on s’aperçoit pourtant qu’il y a, comme chez les bébés, des vieillards bêtes et méchants, braillards et geignards, grossiers et malodorants. Le crépuscule est à l’image de l’aube et le midi n’y changera rien ou presque. L’homme supérieur sait bien naître et mourir de même. Entre les deux se situe le royaume piètre et besogneux de l’éducation et de la médecine. Le bricolage de la vie est si peu de chose à côté du mystère de la naissance et de la mort !