Chacun voit midi à sa porte ; tous les goûts sont dans la nature. Ces vieux proverbes prennent tout leur sens avec ce petit dictionnaire qui s'éloigne volontairement de toute objectivité dans ses définitions.

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ACTION.- Il y en a de bonnes et il y en a de mauvaises. Le problème est de savoir pour qui. Est-ce pour celui qui agit ou pour son environnement ? L’homme qualifié de ce mot – l’homme d’action – s’en soucie peu. Il a besoin d’agir. L’essentiel est dit. En fait, il réagit et l’on devrait plutôt parler de l’homme à réaction. Comme les avions du même type, il vole tantôt haut, tantôt bas. Même quand il ne fait que du rase-mottes, il trouve toujours quelqu’un pour l’admirer. Les admirateurs, ce sont des spectateurs. Il y a en effet deux manières communes de ne point agir : l’une consiste à s’assoupir, l’autre se pratique en regardant les autres agir. Il faut bien dire aussi que, parmi les spectateurs, il n’y a pas que des admirateurs ; il peut y avoir des malins : la meilleure façon d’agir, en somme, n’est-elle pas de faire agir les autres ? Paroles bien sentencieuses qui ont cependant le mérite de faire réfléchir, ce qui reste encore le moyen le plus noble de ne point agir. Avant d’agir, l’idéal serait donc de se poser quelques questions suivantes : qui ou quoi me pousse à agir ? Mon action sera-t-elle bonne ? Quelle réaction est-elle susceptible de déclencher ? Évidemment, une telle introspection devra être soigneusement évitée en cas d’urgence. Si vous devez prendre le train et que celui-ci démarre, le mieux n’est-il pas de sauter dedans, toute réflexion cessante ? Oui, mais à la condition de ne pas se tromper de train ! Là, nous abordons la notion de l’instinct. Prière de voir au mot correspondant.

ACTIONNAIRE.- Titulaire d’un chiffon de papier lui attribuant une part des rapines qui seront pratiquées par la société de voleurs à laquelle il appartient.

ACTUALITÉ.- Réminiscence du passé en habits contemporains.

ADAPTATION.- Synonyme d’instinct de conservation plus que, contrairement à une idée reçue, d’intelligence. La capacité d’adaptation existe chez tous les animaux vivants. Chez les bêtes, elle s’exerce instinctivement. Chez la plupart des hommes aussi. Chez les bêtes, l’imagerie populaire a choisi, comme champion de la spécialité, le caméléon. Chez les hommes, il faut citer avant tous l’homo politicus. On peut survivre, et bien vivre, en s’adaptant au milieu naturel, instinctivement. On peut aussi le faire en se servant de l’intelligence qui s’efforce de modifier le milieu naturel pour l’adapter à ses occupants. L’idée reçue selon laquelle l’intelligence serait la faculté d’adaptation est donc complètement fausse. S’il fait froid et si vous parvenez à vous faire pousser des poils, vous vous adaptez. Si vous inventez le chauffage, vous faites montre d’intelligence. Évidemment, il y aura toujours ceux qui n’auront pas inventé le chauffage et qui rechigneront à s’y adapter. Chez les bêtes, les pauvres, il n’y a que des caméléons. Les hommes, eux, ont cette chance de compter parmi eux quelques congénères intelligents.

ADMIRATION.- Cécité passagère affectant la femme amoureuse ou qui se croit telle. Généralement, l’amour meurt en même temps que l’admiration ; quand il subsiste, c’est qu’il est profond. La plupart des hommes préfèrent être admirés qu’être aimés. L’admiration leur assure une sorte d’exclusivité rassurante ; elle transforme leur veulerie en courage, leur faiblesse en force ; elle justifie leur égoïsme. L’amour, par contre, leur fait peur ; il est vrai qu’ils le rencontrent rarement, sortis des bras de leur mère.

AGITATEUR.- Empêcheur de tourner en rond. Toute société a les agitateurs qu’elle mérite. L’ennui, avec les agitateurs, c’est qu’ils n’évaluent jamais correctement, à l’exception des agitateurs professionnels, les conséquences de l’agitation qu’ils tentent de provoquer. Toute révolte a également les agitateurs qu’elle mérite. Selon la qualité des agitateurs, on parlera de mutinerie, de sédition, d’insurrection, de rébellion, de soulèvement, de révolte, de révolution enfin. Dans ce dernier cas d’espèce, la révolution, nous touchons aux grands agitateurs, au nec plus ultra en matière d’agitateurs. Les agitateurs prennent là une telle dimension qu’ils parviennent à s’agiter eux-mêmes, ce qui est le comble pour un agitateur.

AIMER.- Se donner en spectacle à ceux qui réfléchissent ou agissent. Aimer, c’est disparaître pour se retrouver dans l’être aimé : sorte de métempsychose sans cessation préalable de la vie. Il y a mille et une façons d’aimer, ce qui fait que personne ne peut prétendre n’avoir aimé au moins une fois dans sa vie. On peut aimer comme un animal et, là, déjà, il faut nuancer car chaque espèce a sa propre procédure amoureuse. On peut aimer avec timidité, ou avec fougue, avec passion, ou froidement, avec perversité, ou avec grandeur d’âme, érotiquement, ou bêtement, d’une manière salace, ou platoniquement. Dites-moi comment vous aimez et je vous dirai qui vous êtes. En fait, plus exactement, je vous dirai qui vous aimez car, étrangement, et c’est là que se manifeste le phénomène de la métempsychose, on aime différemment selon l’objet de son amour et l’on se retrouve toujours différent dans chaque être aimé. Le contraire d’aimer n’est pas haïr. La haine, tout le monde est d’accord là-dessus, est la forme anormale, dévoyée, de l’amour. Il y a dans certaines haines une classe, une constance, une fidélité, semblables à celles des plus belles amours. Le contraire de l’amour est bien l’indifférence. C’est elle seule qui nous permet d’agir et de réfléchir communément, solidement et, pour tout dire, convenablement. L’amour est le plus grand ennemi des traditions. Heureusement qu’il y a dans chaque famille au moins un grand amant. La sagesse populaire prétend qu’il y a aussi au moins un fou. C’est sans doute le même. Elle dit également que l’amour est aveugle. Là, elle se trompe : chez l’être le plus torve, le plus grossier, le plus vil, il y a en effet nécessairement un trésor de délicatesse et d’intelligente bonté que seul l’amour, ce faisceau laser, peut percer à jour. Soyez aimé et vous serez sauvé. Ne le soyez plus et vous serez perdu. L’amour, ce feu de l’humanité, n’a qu’un défaut, c’est d’être éphémère. Quand il se retire, l’indifférence risque de devenir mortelle. C’est pourquoi nombre sont ceux qui le vitupèrent. Ils le rejettent car ils savent que, s’ils l’acceptent, ils ne pourront plus s’en passer. Méchante drogue qui nous peint le monde avec les couleurs les plus tendres et qui, ensuite, quand on se trouve en manque, avive sa noirceur. Pourtant, dussions-nous pour cela ne plus être aimé et ne plus aimer, gageons que la seule véritable grande douleur du sourd-muet est de ne point pouvoir prononcer ces simples mots : je t’aime.

ALBATROS.- Oiseau procellariiforme ayant deux primordiales caractéristiques dont la première est d’être le plus grand des oiseaux de mer et dont la seconde est d’avoir inspiré à Baudelaire son plus beau poème, sans doute l’un des plus beaux poèmes en langue française.

AMBITION.- Polarisation d’un individu sur une série d’activités précises ayant pour but de le hisser au sommet d’une société déterminée. L’ambition est donc le moteur de la réussite sociale. L’ambitieux doit choisir avec soin le cadre où il exercera son ambition. On ne place pas n’importe quel aliéné dans n’importe quel asile. Généralement, l’entourage d’un ambitieux en bave plus qu’à son tour. Il faut dire que l’ambitieux, à l’instar d’un enfant, ne voit du monde que ce qui est susceptible de participer de ses jeux. Si, pour une raison quelconque, affective notamment, vous désirez être vu d’un ambitieux, compter à ses yeux, exister en somme, la seule solution consiste à contrecarrer ses projets. Là, il vous verra. Sinon, vous serez vite transformé, dans le meilleur des cas, et selon votre sexe, soit en prince consort, soit en repos du guerrier.

ÂME.- Premier mot de l’humanité et aussi source de tous ses maux et de sa supériorité. Avant ce mot, tout n’était que cris, borborygmes et onomatopées. Tout n’était aussi que souffrances et plaisirs corporels. L’âme est par essence ce qui distingue l’homme des autres animaux. On peut tirer de cet axiome les quelques vérités et préceptes suivants : 1) la seule et authentique hiérarchie entre les hommes s’opère par la qualité et la grandeur de l’âme : il est bon, légitime et naturel que les penseurs, les poètes, les artistes, les grammairiens et les mathématiciens, et tous ceux qui méditent sur le mystère de la vie et de ses représentations prennent le pas sur les hommes d’affaires, les commerçants, les producteurs, les paysans, les militaires, les analphabètes, les chiens déguisés en hommes ; 2) nier l’existence de l’âme est encore une manière de démontrer que l’on en possède une ; 3) prétendre que les autres animaux en dehors de l’homme possèdent une âme, c’est oser affirmer que l’âme puisse se passer de bibliothèques, de musées, de religion, d’histoire, de métaphysique, de poésie, de musique, de géométrie, de théâtre et de toute autre spéculation intellectuelle ; 4) il est éminemment dangereux pour toute société d’attribuer quelque parcelle que ce soit d’autorité à un individu n’ayant pas suffisamment d’âme ; le pouvoir ayant cet effet pervers de gâter et rogner l’âme, il convient mieux de ne l’attribuer qu’à ceux pourvus de suffisamment d’âme pour aller jusqu’à l’expiration de leur mission ; cela évite les révoltes nécessaires ; 5) on reconnaît chez un homme la grandeur d’âme à sa propension à se plaindre de ne point en avoir assez : on observera avec méfiance la trop grande jovialité, la vanité, le narcissisme, la confiance en soi illimitée, l’égoïsme, l’impétuosité, l’ignorance du remords. À présent, contemplons en silence cette œuvre d’art, cette magnifique statue. Voyez comme elle vit, comme elle bouge, comme elle pense ; ne dirait-on pas qu’elle va parler ? Triomphe de l’âme qui, non contente d’animer un corps, donne vie à une matière qui lui est étrangère, anime l’inanimé. Triomphe de l’âme du sculpteur passée dans la pierre. Et que dire de ces menus objets ayant appartenu à des êtres aimés, aujourd’hui disparus, mais à l’âme éternelle ! Éternité du beau, du bon, de la quête incessante du vrai, mélodie harmonieuse se frayant un chemin dans la cacophonie des cris, des borborygmes et des onomatopées.

AMITIÉ.- Sentiment rare, quasiment introuvable, qui lie deux êtres qui sont bien plus que des copains mais qui ne sont pas amants. Le copinage usurpe souvent le trône de l’amitié. L’amitié est plus constante, plus exigeante aussi, moins ostentatoire. Elle aurait sans doute plus de points communs avec l’amour. Sans que cette définition soit satisfaisante, car elle attente à la spécificité de l’amitié, on pourrait presque dire que cette dernière est de l’amour asexué. Deux amis font tout et feraient tout l’un pour l’autre, sauf l’amour. C’est ce qui fait que, si l’amitié est rare, elle l’est encore plus entre un homme et une femme (je veux dire un homme et une femme normalement constitués). Ceci explique aussi que les individus peu portés, comme on dit, sur le sexe recherchent l’amitié, havre de l’amour débarrassé, selon eux, des corvées hygiéniques de l’amour. On pardonne toutefois moins les fautes de l’amitié que celles de l’amour. Sans doute est-ce dû à la rareté de l’amitié. L’amitié trahie n’a jamais fait, comme l’amour, l’objet de vaudevilles. Et que dit-on d’un ami empressé et maladroit sinon qu’il vaut mieux avoir un ennemi intelligent qu’un ami bête ? Mon Dieu ! Protégez-moi de mes amis ; mes ennemis, je m’en charge. Pauvres amis qui n’avez pas le charme des copains et la tendresse des amoureux, où êtes-vous ? Personnellement je n’en ai jamais rencontrés.

AMNÉSIE.- Tueuse de grands serments et de petites promesses. Maladie particulièrement fréquente chez les hommes politiques, les amoureux et les révolutionnaires. L’amnésie est aussi une manière d’autodéfense de l’âme par trop harcelée par la mauvaise conscience. De même que le corps s’évanouit pour échapper à la peur ou à la douleur physique, de même l’âme devient amnésique pour fuir le remords.

AMORALITÉ.- Maladie de l’âme la privant de toute notion du bien et du mal. L’amoralité est à l’âme ce qu’est au corps l’anaphrodisie. On mesure l’amoralité d’une société au poids et à la variété de sa législation. Une société hautement morale n’a besoin que de quelques préceptes. Une société amorale finit par avoir du mal à se retrouver dans le maquis de ses lois et règlements. Il est même des sociétés où il est apparu nécessaire d’énumérer et de définir minutieusement toutes les manières de voler et de tuer interdites par la morale du moment. On peut rêver d’une société où il ne serait pas interdit de voler un pain dans une boulangerie. Cela signifierait qu’il ne viendrait jamais à l’esprit d’un commerçant de voler ses clients ou à un homme d’affaires de détourner la loi à son profit.

AMOUR-PROPRE.- Amour de son prochain quand on est convaincu que Dieu a fait l’homme à son image. Dans le cas contraire, l’amour-propre est synonyme d’égoïsme. Dans le premier cas, l’amour-propre, c’est le respect de soi, et donc des autres. Celui qui préfère les bêtes aux hommes n’a pas d’amour-propre. Celui qui évite soigneusement les glaces n’en a pas davantage. Les guerres sont fomentées par l’indignité et l’irrespect de soi. Quand, dans une société, la majorité de ceux qui sont aux affaires ne se respectent pas eux-mêmes, alors le danger d’un conflit interne ou externe se profile à l’horizon. Se faire la guerre à soi-même est la meilleure façon de respecter le voisin. Dans nos sociétés modernes, le contraire de l’amour-propre est l’amour de l’argent. C’est ce qui explique que l’argent soit le nerf de la guerre.

ANALYSE.- Autopsie ou vivisection pratiquée sur un être, un corps, une pensée ou un phénomène. L’analyse est indispensable à la compréhension du monde. Elle est responsable de nos progrès et aussi de nos catastrophes. Nos progrès correspondent toujours à une adéquation satisfaisante entre l’analysé et les facultés de l’analyste. Quand il y a catastrophe, neuf fois sur dix elle provient du fait que c’est un cuisinier qui officiait à l’écurie tandis que le palefrenier faisait la tambouille. Présentez un métal au poète ; il vous dira toutes sortes de balivernes plus ou moins agréables à l’oreille mais fort inopérantes pour la vérité. Présentez une situation humaine complexe au laborantin ou au physicien ; il saura vous dire combien d’hommes se disputent, depuis combien de temps et les caractéristiques physiques communes des vaillants disputeurs ; mais il ne calmera pas les esprits et n’indiquera point de remède. Une mauvaise synthèse peut vivre cahin-caha. L’absence d’analyse vaut mieux qu’une mauvaise analyse.

ANARCHIE.- Court laps de temps précédant la constitution d’un nouveau groupe social. L’anarchie, c’est l’absence de lois et de gouvernement parmi des entités politiques qui n’ont pas encore ressenti la nécessité de s’unir. Dix hommes, dix animaux politiques, vivent dans un désert, chacun pour soi. Ils s’ignorent superbement, sauf quand ils désirent s’entretuer. Ils vivent en anarchie. Qu’une grande gueule avisée entrevoie les avantages qu’elle pourrait tirer d’un minimum de cohésion et l’anarchie aura cessé d’exister. Ainsi des communautés, ainsi des régions, des pays, des États. Quand toutes les unions d’États, sans exception, se plieront à des règles communes, l’anarchie pourra figurer au musée des concepts disparus.

ANGLAIS.- Ressortissant d’un peuple agitateur passé maître dans l’art d’organiser des complots, de fomenter des guerres et de torpiller des unions ou des ententes internationales. Ce peuple a inventé le fair-play pour désarmer ses adversaires. S’il y a quelque part une méchante querelle, cherchez l’Anglais.

ARGENT.- Arme absolue dans les sociétés avancées de l’époque contemporaine. Il n’est rien qu’un homme ou un groupe d’hommes ne puisse obtenir grâce à cette arme, à condition qu’elle soit manipulée avec adresse. L’argent, en soi, ne fait, certes pas, le bonheur, si ce n’est celui de l’avare ; mais il permet de l’obtenir ou de le retirer aux autres, ce qui, chez certains, fait partie du bonheur. Avoir de l’argent, c’est se promener dans la vie avec un flingue à la ceinture. Cela vous donne confiance en vous car vous savez qu’à tout moment, vous pouvez dégainer et vous débarrasser des importuns. Il est vrai aussi que cela risque de vous empêcher de dormir car, pour avoir de l’argent, la seule manière de s’y prendre est de le piquer dans la poche du voisin. Seuls les États peuvent battre monnaie ; ce faisant, ils modulent à loisir le degré de dissémination de l’arme absolue ; ensuite, c’est aux chapardeurs de se débrouiller entre eux. L’argent fait boule de neige : plus vous en avez, plus vous pouvez en chaparder. C’est ce que résume le dicton : on ne prête qu’aux riches. Certains sont très forts : ils n’ont pas d’argent mais font croire qu’ils en ont ; alors, on leur en donne. D’autres, très rares, poussent le bouchon un peu loin : tels les prisonniers qui s’évadent au moyen de simulacres de revolvers, ils vont jusqu’à fabriquer de la fausse monnaie. Les faux-monnayeurs sont les pires ennemis des États et des argentiers. Les États peuvent tolérer la drogue, la prostitution, la corruption. Ils ne s’en privent d’ailleurs pas. On ne verra jamais un État tolérer la fausse monnaie. Ce serait la fin de l’argent. Il faudrait trouver autre chose ou revenir à autre chose. Foin des philosophes, des moralistes, des révolutionnaires !... Si l’on pense que l’argent est en train de détruire le monde, une seule solution : remettre le sort du monde entre les mains des faux-monnayeurs.

ART.- Science et technique du beau. Il est des hommes qui ne connaissent rien, mais tout ce qu’ils disent est vrai. À l’instar de ces hommes, il est aussi des hommes laids qui vivent dans la laideur, mais tout ce qu’ils font est beau. La connaissance est sensée supporter le vrai. Le bon goût est sensé supporter le beau. Comme la connaissance, le bon goût s’acquiert, à condition de le vouloir, d’avoir des sens en état de marche et un cortex suffisamment performant pour ne pas laisser leur indépendance à chacun des sens. Il est des vérités qui ne sont pas bonnes à dire, du moins à tout un chacun, car elles risquent de faire très mal. Il est des beautés qui ont le bon goût de demeurer cachées aux yeux de ceux qui ne les voient pas. Quand le beau se fait discret, quand il ne fait pas le beau, alors, à coup sûr, on peut y voir la patte d’un artiste maître de son art et l’on peut parler d’œuvre d’art. De même que le vrai est rarement verbeux, le beau est rarement tapageur. Hélas ! La plupart des hommes n’assimilent la vérité que lorsqu’elle gueule, lorsqu’elle leur est assénée, et ne reconnaissent l’œuvre d’art qu’aux fioritures que les artistes – c’est leur croix – y ont ajoutées.

ASSURANCE.- État de béatitude qui fait croire que deux plus deux feront toujours quatre et qui permet d’attendre le prochain repas sans trop se poser de questions.

AVARICE.- Une des formes de l’instinct naturel d’accumulation. Tout homme est fatalement un collectionneur. Collectionner des timbres ou des photographies, des enfants ou des amants, des livres ou des disques, des souvenirs jaunis ou des œuvres d’art, est la seule manière de saisir le temps, de prouver son passage sur terre, d’exister, de faire la nique à la mort. L’être le plus léger, le plus inconstant, le plus négligent, le plus prodigue, a nécessairement quelque part une collection à aimer, chouchouter, agrandir. L’avare, lui, a jeté son dévolu sur les moyens de paiement. S’il paraît si sordide, contrairement au philatéliste, au bibliophile ou au Casanova, c’est parce que sa passion est nuisible à la société en ce qu’il détourne de la circulation une partie du flux sanguin de l’économie. Pensez donc ! Si les trois quarts des citoyens thésaurisaient, cela ferait une belle pagaille. L’avare, pour une société totalement basée sur l’argent, est aussi dangereux que le faux-monnayeur. Si l’avarice est un vilain défaut, cela est dû uniquement au fait que les billets sont ordinairement crasseux ; mais la bave de l’avare devant son trésor n’est pas, intrinsèquement, ni plus ni moins répréhensible que celle du collectionneur de tableaux devant ses Modigliani ou ses Toulouse-Lautrec.

AVEUGLEMENT.- Perte totale de jugement dans une circonstance donnée. Là où il y a problème, c'est quand les circonstances se répètent et deviennent de plus en plus nombreuses. L'aveuglement d'une personne ne concerne qu'elle-même. Par contre, l'aveuglement collectif peut léser toute une famille, toute une classe sociale, tout un pays. Les gourous de toutes sortes savent évidemment profiter de l'aveuglement. Ils le provoquent même. Quand, dans une démocratie, un peuple n'en finit pas d'élire des représentants idiots mais malins, égocentriques mais sachant faire croire à leur générosité, tyranniques mais manipulateurs, alors il devient urgent d'ôter le droit de vote aux aveugles et de faire confiance à quelques borgnes susceptibles de contrer la caste des gourous.

AVILIR.- Avilir un homme, c’est faire en sorte qu’il ne puisse plus se voir dans une glace sans se faire pitié ou se dégoûter. Il y a deux manières d’avilir quelqu’un : par la terreur et par la flatterie. La flatterie est supérieure à la terreur pour plusieurs raisons. D’abord, elle peut toujours être relayée par la terreur ; elle rend même celle-ci plus efficace en ce sens que la terreur semble alors perdre tout sens et se rapproche de la méchanceté gratuite qui est proprement terrifiante. Au contraire, quand on a terrorisé quelqu’un, il est pratiquement impossible de le flatter efficacement. L’avilissement provoqué par la flatterie est de meilleure qualité. La terreur est trop rude, trop grossière ; dès qu’elle cesse de s’exercer, son absence engendre des mouvements de révolte et de dignité qui sont les antidotes de l’avilissement. La flatterie, exercée patiemment, à petites doses, est plus performante. Il arrive fatalement un moment où le sujet finit par se rendre compte que ses actions et ses pensées ne correspondent pas tout à fait aux vertus qui lui sont prêtées. Alors commence le lent cheminement insidieux de son avilissement. Quand le sujet est bien mûr, il suffit de lui dire en quelques mots qu’il n’est qu’une poupée de cire sans chair et sans âme. Il est avili pour l’éternité et rampe vers son tortionnaire pour obtenir la moindre michette de flatterie. On peut rêver d’un monde où les terroristes feraient la chasse aux flatteurs, un peu comme des animaux nuisibles qui se détruisent mutuellement pour le plus grand bonheur du jardinier.


BARBARIE.- Ingrédient nécessaire à la perpétuation d’une société civilisée. Certaines civilisations ont sécrété leur propre barbarie ; d’autres ont dû avoir recours à une invasion étrangère. Dans tous les cas, quand les arts se mordent la queue, quand les intellectuels admirent leur nombril, quand les mœurs se pervertissent, quand tout s’achète et se vend au plus offrant, y compris la dignité et la pudeur, alors le barbare n’est pas loin et les plus sages l’appellent de leurs vœux.

BÉATITUDE.- État de douce euphorie que connaissent les drogués, les amoureux et les idiots. Si vous ne voulez pas vous droguer, si vous n’êtes pas amoureux, et encore moins idiot, il vous reste la sagesse qui consiste à faire semblant d’être béat. À force de faire semblant, il paraît qu’on finit par le devenir.

BEAU.- L’une des trois grâces de l’âme humaine, les deux autres étant le bien et le vrai. De ces trois grâces, le beau est la plus capricieuse. Le bien peut paraître tel unanimement à une grande multitude et pendant fort longtemps. Le vrai aussi, la vérité d’un jour n’étant pas nécessairement celle du lendemain. Mais alors, pour le beau, bonjour les dégâts ! Ce qui est beau subjugue ; une fois subjugué, nous ne sommes plus en mesure de déceler la laideur. Telle femme me paraît belle et alors je ne la vois plus telle qu’elle est. Alors que le bien s’adresse à la volonté et le vrai à l’intellect, le beau ne parle qu’à l’émotion. Ce qui est beau, c’est ce qui émeut. Quand vous êtes ému, vous ne savez plus pourquoi vous l’êtes, vous perdez votre volonté et vous oubliez de réfléchir. Un conseil : mettez du beau, beaucoup de beau, dans vos loisirs, vos moments de détente, votre jardin secret ; mais, dès que vous avez à décider de quoi que ce soit ou à analyser quelque problème, mettez le beau à la porte et ne le laissez pas entrer par la fenêtre. Un autre conseil : méfiez-vous des gens qui ne trouvent rien de beau. Ce sont des âmes tronquées. Les décideurs et les chercheurs qui ne se foutent jamais en l’air avec un poème, un tableau, un morceau de musique, un être du sexe opposé, ou tout simplement avec le reflet de leur image dans une glace, mieux vaut les éviter. Autant qu’ils évitent d’être émus.

BÉNÉFICE.- Résultat d’un test psychométrique qui permet d’évaluer la rouerie humaine. L’avantage primordial de ce test est que l’on peut le passer soi-même. La plupart du temps, deux concours suffisent : celui d’un vendeur à qui vous achetez et celui d’un acheteur à qui vous vendez plus cher, la différence, le bénéfice, quantifiant votre aptitude à voler.

BÉOTIEN.- Homme préhistorique, miraculeusement échappé des grands cataclysmes, ayant fait souche nombreuse et solide. Actuellement, ses derniers descendants lisent des bandes dessinées, boivent la télé, écoutent la radio, conduisent à tombeau ouvert, font peu d’études, peu ou prou d’exercices physiques, se coiffent minutieusement, se déhanchent en marchant, affectent l’assurance, craignent le sida, sans parler du cancer, parlent pour ne rien dire, affichent leurs goûts douteux, ont des états d’âme – des états uniquement – et roulent des mécaniques. Et les béotiennes, dans tout ça, direz-vous. Elles assument !

BIEN.- Ennemi du mieux. Toujours le bien saborde le mieux. Tel individu, trompé, trahi, ne se venge pas et le fait savoir. On murmure autour de lui qu’il se conduit bien. Le mieux aurait nécessité qu’il pardonne. Le mieux, c’est l’autre joue tendue. Le mieux, c’est l’idéal ; le bien, c’est normal. Le bien est tellement accommodant qu’il recouvre parfois, cautionne le mal, du moins le moindre mal. Il est ainsi des sociétés où le mal n’est plus épouvantable, le moindre mal devient le bien, le bien devient le mieux et l’évocation du mieux fait rire les utopistes mêmes.

BIZARRERIE.- Trouble de la perception affectant le sujet vivant dans un cadre restreint et, en outre, dénué de toute imagination. Il n’est donc pas étonnant que les aventuriers, les explorateurs, les chercheurs, les poètes, pétris d’imaginaire, soient perçus comme des êtres bizarres.

BONHEUR.- État de bien-être, ou de jouissance, physique et, ou, mental, d’intensité et de durée variables selon les individus, l’environnement, l’âge, le sexe et le caractère. Chez les êtres malheureux, le bonheur, souvent, n’est que l’absence momentanée du malheur : bonheur bien modeste et bien pâle qui permet, cependant, de souffler, de reprendre haleine, de se préparer pour les épreuves ultérieures. Chez les êtres heureux, le malheur, c’est l’absence du bonheur, c’est-à-dire l’ennui. Comme l’oisiveté, l’ennui peut engendrer tous les vices, particulièrement chez les vicieux. Il y a des bonheurs simples près desquels l’on passe sans les voir, tels des papillons attirés par la lumière, ignorants du reste. Il y a des bonheurs lumineux, grands géniteurs des pires malheurs quand la lumière s’éteint.


CANDEUR.- État de propreté de l’âme qui ne s’est pas encore souillée au contact des méchants, des malins, des fourbes, des hypocrites, des diplomates, des rusés, des calomniateurs et autres enquiquineurs de tout poil.

CANDIDAT.- Sujet prédisposé à la mégalomanie. Évidemment, le degré d’affection s’apprécie par comparaison entre les aptitudes et la position du candidat et les fonctions ou le titre auxquels il aspire : entre le fort en maths qui se présente au concours de Polytechnique et le béotien qui prétend devenir président de la République, la différence est, à peu près, comparable à celle qui sépare le grippé du tuberculeux. Ne jamais être candidat à quoi que ce soit suppose une âme d’une pureté touchant à la candeur ou une intelligence tellement vaste qu’elle éprouve le besoin de se reposer sur le moindre honneur. Si votre intelligence vous pèse et si vous désirez l’amoindrir, portez-vous candidat, postulez, aspirez, prétendez, briguez, présentez-vous. Chargez-vous du pouvoir et le pouvoir se chargera de vous.

CAPITALISME.- Organisation sociale postféodale qui a adapté la féodalité à l’industrialisation et à l’essor du commerce. L’entreprise a remplacé le domaine, le chef d’entreprise le seigneur, les salariés les serfs. Le lien de subordination, expression figurant dans le code du travail, n’est autre que l’ancienne vassalité. L’obligation de fidélité fait du cadre un homme lige. Il n’est pas jusqu’aux grèves qui ne fassent penser aux coteries et aux jacqueries. La trêve de Dieu a lieu au mois d’août : les guerriers chefs d’entreprise remettent leur épée au fourreau, les serfs salariés peuvent musarder dans les champs sans crainte d’être fauchés, à moins de l’être par un licenciement collectif préparé en catimini, séquelle d’une guerre mal engagée et perdue par leur vénéré seigneur. Le capitalisme n’a rien inventé. Ce n’est que la féodalité mise au goût du jour. Même les croisades ont, pendant longtemps, perduré ; celles menées contre le socialisme, équivalent de barbarie. À présent que les barbaresques sont défaits, que va-t-il advenir de nous ?

CERTITUDE.- Confort spirituel sur un point précis procurant à l’âme une béatitude certaine quand elle s’accroche à ce point. Entre deux certitudes, l’esprit erre à l’aventure dans un vide interstellaire parsemé de dangereux météorites. Il faut être un esprit fort pour avoir peu de certitudes sans sombrer dans la folie. Les esprits faibles le savent instinctivement qui accumulent les certitudes. Ce qui explique le séisme que provoquent généralement chez un individu un drame, une grande douleur, un événement catastrophique, c’est que les drames, les douleurs, les catastrophes ont pour effet de balayer les certitudes, ces anticorps précieux qui nous mettent à l’abri des plus graves maladies de l’âme. Il est bon, certes, d’avoir des certitudes. Il est tout aussi recommandé d’en changer volontairement, de temps en temps, sans attendre qu’elles s’usent, sans attendre non plus que les vicissitudes de la vie vous obligent à les changer.

CHANGEMENT.- Évolution visible. L’homme, impermanent, évolue imperceptiblement ou par à-coups. L’être humain que vous côtoyez quotidiennement évolue chaque jour sous vos yeux aveugles ; il ne change pas puisque vous ignorez son évolution. Il faut un à-coup, provoqué par une circonstance particulière, pour que son évolution soit brusque et donc perceptible. Si vous revoyez une personne après un intervalle de quelques années cruciales, le changement vous sautera aux yeux, alors même que son évolution se sera faite lentement, imperceptiblement, sans à-coups. Ceci est vrai pour l’aspect physique et caractériel superficiel. En vérité, le fond d’un homme n’est pas si impermanent que cela. Très souvent, vous ne mentez qu’à moitié quand, en revoyant une connaissance vingt ans après, vous lui déclarez tout de go : vous n’avez pas changé. Parfois, ironie, c’est vous qui avez changé, c’est-à-dire le regard que vous portez sur les gens ; ou bien encore, vous vous mentez à vous-même en ce sens que l’autre a terriblement changé entre temps et qu’en lui affirmant qu’il n’en est rien, c’est vous que vous voulez rassurer sur le point de savoir si vous avez vieilli.

CHÔMEUR.- Victime expiatoire offerte aux dieux de la bêtise économique. Les crises économiques sont avant tout des crises de l’intelligence qui se repose sur la routine, les idées qui ont fait recette, les tabous. Le libéralisme à n’importe quel prix est une insulte à la raison, à la prévision, à l’organisation, à la rationalisation de la modeste intendance. Il ne saurait y avoir d’explication satisfaisante pour l’esprit au chômage. Le chômage est uniquement dû à la faiblesse du coefficient intellectuel moyen des chefs d’entreprise. Une entreprise qui licencie devrait commencer par licencier son chef. Une société politique capable de tolérer le chômage devrait disparaître puisqu’elle n’a pas rempli son rôle principal qui est d’occuper tous ses membres sans exception. Le chômage est le père de tous les vices. Accepter le chômage au nom de sacro-saints dogmes économiques qui masquent, sous l’étiquette du libéralisme, une pensée primaire, grossière, primitive, c’est accepter la maladie plutôt que de toucher au corps du malade. Il n’est pas concevable de se donner des dirigeants qui acceptent comme un mal nécessaire l’idée même du chômage. Autant confier sa vie à un médecin qui accepte la maladie.

CITÉ.- Ancêtre de l’État. Avant la cité, végétait la tribu. La cité est le point de passage nécessaire entre la tribu et l’État. C’est ce que n’ont pas voulu comprendre les fondateurs des États africains. L’Afrique a tenté de passer directement de la tribu à l’État. Dans le meilleur des cas, l’État africain n’est qu’un médiateur entre tribus ennemies ; dans le pire des cas, le plus courant, il a été investi par la tribu. Inutile de rechercher ailleurs les causes de l’impuissance, de la violence, du primitivisme africain.

CIVILISATION.- Politesse des mœurs éloignant une société de la barbarie. La politesse est rarement répandue de manière uniforme sur tous les aspects de la société et la barbarie affleure plus ou moins ça et là, tantôt repoussante, tantôt rafraîchissante. Il est des êtres civilisés à un point tel qu’on a du mal à les imaginer en train de déféquer. Il est, par contre, des individus qui se prétendent civilisés mais qui ressemblent à ces coquettes sales qui s’inondent de parfum pour dissimuler leur négligence à se laver. Le danger de la politesse, c’est l’hypocrisie, le faux semblant. Cette politesse-là fait regretter à certains la pureté de la barbarie ; regret erroné car on ne peut véritablement juger la barbarie sur ce qu’il en reste. Certes, le sans-gêne est amusant, gentiment corrosif. Sait-on qu’à la longue, il est passablement ennuyeux ? Les sociétés vivent plus ou moins bien leur longue lutte contre la barbarie, tantôt exagérant dans la recherche du raffinement, tantôt retournant subitement à l’âge de pierre. Pour vous en rendre compte, rien de tel que de surveiller les modes : ce sont les baromètres de nos incertitudes.

CŒUR.- Au XVIIème siècle signifiait : dignité, fierté, honneur, courage ; au XVIIIème siècle : intelligence intuitive ; au XIXème : affection ; au XXème : endroit où se produit l’infarctus du myocarde. Vicissitudes d’un viscère ou comment un viscère, élevé à la dignité de noble, se mit à raisonner, puis fit la midinette et redevint viscère.

COLÈRE.- Révolte individuelle. La colère est toujours fondée ; est-elle souvent légitime ? Elle est fondée car elle résulte d’un sentiment d’injustice ; or, ce qui paraît injuste, même aux yeux d’un béotien mal informé, est toujours quelque part injuste. Il n’y a pas de fumée sans feu et il n’y a pas non plus de colère sans au moins une parcelle d’injustice. La légitimité de la colère participe d’une autre valeur morale, celle qui juge la finalité. Là intervient, non plus l’injustice, mais la malveillance. Une colère légitime est une révolte contre la malveillance. On peut se montrer injuste sans être malveillant. Quand il y a malveillance, alors la colère est non seulement légitime mais saine. Elle devient le bras de la justice. Toute la théorie judiciaire des circonstances atténuantes tient compte de ces critères. La victime qui, non contente de le trahir, a nargué son assassin inspire naturellement peu de compassion. Le fin du fin en matière de malveillance, c’est trahir, puis narguer, puis tuer en excipant de la légitime défense. Le seul antidote de la colère, c’est le mépris. Encore faut-il en être capable ! Ne méprise pas qui veut.

COMMANDER.- S’abêtir. L’obéissance est peu charitable car elle est complice de l’abêtissement de celui qui commande. Cela n’a l’air de rien mais il existe pourtant tout un monde qui sépare celui qui dit « Faites ceci » de celui qui demande : « Voudriez-vous avoir l’obligeance (ou l’amabilité) de faire ceci ? ». Demandez à un agent de police ou à un militaire ce qu’il en pense. Il vous ordonnera probablement de vous taire. À moins que vous ne soyez son chef…

COMMENCEMENT.- Point fictif dans l’espace ou le temps servant communément de repère pour situer une chose ou un événement. Le choix de ce point est très révélateur, s’agissant surtout des événements. Bien malin celui qui, en vérité, peut dire avec exactitude quand a commencé la guerre de cent ans ou, tout simplement, quand lui est venue l’idée de se marier ou d’avoir un enfant. Il est des commencements brutaux qui se prêtent mieux au repérage, telle la tuile qui vous tombe sur la tête. À l’opposé, certains commencements n’en finissent pas de commencer. Si deux amis se brouillent, quand a commencé leur brouille ? L’un situera l’événement à un jour et une heure déterminés, moment où fut, par exemple, prononcé un mot de trop ; l’autre expliquera ce mot de trop par une attitude plus lointaine dans le temps. Et pourquoi cette attitude avait-elle été prise ? Dans ces sortes d’événements, nous avons chacun nos propres critères pour apprécier les commencements. Où situer le commencement de la fin ? Y a-t-il seulement en toute chose un commencement ? Dieu existe-t-il ?

COMMERÇANT.- Parasite vivant aux crochets des producteurs et des consommateurs. Comme souvent dans les colonies d’organismes, les commerçants connaissent une hiérarchisation qui s’ordonne en fonction de la rareté des produits vendus et, par conséquent, de l’importance des marges bénéficiaires. Le commerçant en articles de luxe se prend pour Dieu le père ; le trafiquant de drogue est Dieu le père ; le petit épicier n’a commerce qu’avec le menu peuple, ce qui ne l’empêche pas de ricaner lorsque ce dernier dresse des barricades. Entre le sommet de la pyramide où les privilégiés ne daignent même pas s’inscrire au registre du commerce et la multitude des colporteurs, vendeurs à la sauvette et autres camelots, grouille tout un monde de piranhas avides, de pickpockets et d’affameurs affables et empressés.

COMMUNISME.- Doctrine socio-économique selon laquelle la propriété privée doit être bannie au profit de la propriété collective. Après bien des hésitations et des variantes idéologiques, le communisme est devenu une théorie politique avant d’inspirer largement une politique dans certains États soucieux de rattraper ainsi leur retard économique. Depuis l’effondrement de ces États, le communisme est provisoirement rangé au musée des idées politiques étranges et dépassées par leurs excès mêmes. Il y côtoie par exemple le nazisme. Étrange destin que celui d’un courant de pensée qui avait pourtant pour lui tout ce que l’intelligence et le bon sens pouvaient déposer dans le berceau d’une idée naissante. En tant que doctrine, il faut dire cependant que le communisme avait contre lui de vouloir ramener les sociétés humaines à un aspect, certes enviable, mais dépassé, de la tribu. Difficile de l’appliquer tel quel à une société étatisée. Il est vrai aussi que, dans la plupart des États en proie, au XIXème siècle, aux soubresauts de l’industrialisation, avait fini par prendre naissance une tribu, celle des laissés pour compte, des prolétaires, des sacrifiés. En tant que politique, et quoi qu’on en dise, le communisme a, dans le pire des cas, permis aux États qui s’y sont adonnés de geler au moins leur retard de développement. Aujourd’hui au musée, le communisme a de beaux jours devant lui. Premièrement, parce qu’il a imprégné plusieurs générations dans des pays qui, une fois lavés de ses excès, trouveront malgré eux le moyen de diffuser chez leurs voisins son esprit, son essence même. Deuxièmement, et surtout, parce qu’il constitue un moyen de recours lorsque surviendront immanquablement des crises socio-économiques graves entraînant une désorganisation à l’échelle internationale. Ceux qui rient aujourd’hui du communisme ou qui en ont honte seront bien aises d’en retrouver certains aspects lorsque tout ira de travers. Il faudra de toute manière abandonner un jour ou l’autre le laxisme stupide qui règne dans la production et la consommation. Un minimum d’organisation non commerciale sera bientôt nécessaire dans les choses du commerce. Une certaine coercition sera indispensable pour empêcher de fabriquer n’importe quoi pour des acheteurs prêts à consommer n’importe quoi. Dans le séisme sociologique qui se prépare, autant choisir le communisme au détriment d’un autre fascisme de sinistre mémoire. Le communisme, politique extraordinaire à l’usage des périodes catastrophiques, est un peu l’état d’urgence qu’il est parfois nécessaire d’instaurer quand tout le monde tire sur tout le monde, sans trop savoir pourquoi. Quand des peuples entiers meurent de faim et de maladie, le bon sens élémentaire consiste à se demander si cela est naturellement bon et ce ne sont pas des aides humanitaires, même à grande échelle, qui sauveront le capitalisme et le libéralisme de leurs tares.

COMPÉTITION.- Combat opposant deux ou plusieurs individus. Ce qui est intéressant dans une compétition, pour un spectateur averti, ce n’est pas tant le combat lui-même et son résultat, mais bien les comportements et caractéristiques des combattants. Il y a dans les compétitions contemporaines de moins en moins de Don Quichotte. Le compétiteur discipliné et chevaleresque se fait de plus en plus rare. Quand il s’en présente un, il ne reste pas longtemps en lice car il se combat finalement lui-même et s’auto-élimine. Reste la légion des divers Sancho Pansa, plus ou moins avisés, fourbes, déloyaux, avides de victoires, amuseurs de galeries. Le public a un faible pour les combats singuliers. Là, la fourberie se doit d’être plus fine, plus nuancée, plus intransigeante aussi, plus professionnelle. Les combats entre femmes sont tristes, les combats mixtes souvent ridicules. Les combats entre hommes sont vraiment beaux quand, rarement, et même en cherchant loin, aucune femme n’est en jeu.

CONDESCENDRE.- Descendre avec. L’expérience prouve que, lorsque vous descendez vers quelqu’un, il vous aide rarement à remonter ; au contraire, il vous prend pour une échelle et vous marche dessus. Soyez admiré, jamais condescendant. La condescendance est une complaisance du cœur qui joue souvent de mauvais tours. D’ailleurs, elle déçoit. L’idole qui se baisse tombe de son piédestal. La plupart du temps, la condescendance provient de la solitude. Si vous êtes bien au-dessus d’une mêlée, et si vous vous ennuyez tout seul, ne condescendez pas ; achetez-vous plutôt une glace et contemplez-vous : vous serez deux et vous vous tiendrez compagnie. Même Dieu s’est cassé les dents en voulant complaire. Et puis, savez-vous exactement jusqu’où il vous faudrait descendre ? Vous aimez quelqu’un en bas ; vous y allez ; mais ce quelqu’un aime aussi quelqu’un encore plus bas ; vous y allez. Certains, à ce petit jeu, descendent encore. Ils en arrivent à aimer le chien de la voisine, et l’os préféré du chien, et la fourmi sur l’os. Halte-là ! Ne condescendez plus, de grâce !

CONFIANCE.- Dangereux état dans lequel il arrive que l’on se trouve vis-à-vis d’une personne ou d’une chose. La confiance se caractérise par l’abandon momentané de toute agressivité, voire de l’instinct de conservation. Il n’est rien de plus terrible pour l’âme que la confiance trompée. C’est un coup de couteau en plein cœur. S’il existait un moyen scientifique de déceler les traces, chez un individu, de tous ses moments de confiance bafouée, on pourrait éviter bien des meurtres, des vengeances, des froideurs, des calculs sordides, des égoïsmes. Un moteur de voiture finit toujours par s’user et ne plus être fiable. L’homme est impermanent. Alors ! Chaque fois que vous vous apprêtez à faire confiance, révisez, inspectez l’objet ou l’être en qui vous placez votre confiance. Cela vous évitera bien des déconvenues, de ces déconvenues qui, à la longue, finissent par rendre durs comme de la pierre les cœurs les plus attendris. La maladie de la pierre au cœur est, de loin, la maladie la plus affreuse.

CONFIDENCE.- Erreur naïve ou calculée. Le calculateur tire déjà parti de vos confidences tandis que vous parlez. Le naïf prend pour argent comptant vos confidences calculées. Il est des calculateurs si sophistiqués qu’ils prennent pour de fausses confidences de bonnes grosses confidences bien naïves. La malignité qui se trompe fait regretter la naïveté. La naïveté authentique et miraculeusement triomphante donne des frissons dans le dos.

CONSCIENCE.- Miroir de l’âme. Il n’y a malheureusement pas d’adéquation entre l’âme et son miroir, en ce sens que certaines âmes grossières peuvent se mirer dans un miroir parfait, tandis que les âmes fines ne disposent souvent que d’un miroir dépoli, piqué, tacheté, biseauté, voire carrément déformant. Croit-on pour autant que presque tout le monde se trouve laid ? Non. Heureusement ! Une conscience aigüe est une arme redoutable qui, sans cesse, tue les occasions d’être heureux, une à une, impitoyablement. Faire appel à la conscience de quelqu’un, c’est, en dernier ressort, lui demander de s’auto-sanctionner, sans trop attendre de cette étrange demande.


DÉCADENCE.- Vieillissement d’un corps qui suit irrémédiablement son épanouissement, accompagné, ou non, de sursauts de rajeunissement apparent. De nos jours, grâce aux progrès de la médecine, de la thérapie de groupe, de la bêtise et de l’inconvenance, la décadence n’est plus ce qu’elle était. Elle ressemblerait plutôt à une lente agonie dépourvue de classe. C’est la décadence de la décadence.

DÉCÉDER.- Se tirer, faire la nique aux vivants, quitter le navire, trahir les amis, les parents, les amants, partir sans retour, se cacher, se mettre au vert, bouder éternellement.

DÉCIDER.- Cesser de faire l’âne de Buridan. Ce qui ne veut pas dire que les décideurs ne sont jamais des ânes. Ce qui ne veut pas dire non plus qu’en l’absence prolongée de décision, ce soient nécessairement eux qui meurent.

DÉDUCTION.- Harmonieux enchaînement d’erreurs de jugement.

DÉMAGOGIE.- Acte de faire avancer un peuple vers la gauche ou la droite et de lui faire ainsi décrire un cercle complet.

DEMAIN.- Aléa des aléas, hypothèse, hypothèque, prévision mystérieuse, ou mystère imprévisible, source de vie. Le condamné à mort qui sait qu’il doit mourir demain et qui pense à son exécution est plus vivant que celui qui songe à son repas d’hier.

DEMANDER.- Mine de rien, c’est une action qui prouve l’existence d’au moins un début de civilisation. Que la demande soit purement formelle, car sous-entendant un ordre, ou qu’elle participe plutôt de la supplication, elle manifeste une intention. En dehors de toute civilisation, on ne demande plus ou pas encore : on prend !

DÉMOCRATIE.- Gouvernement du peuple par le peuple. La Grèce antique et certains cantons suisses mis à part, la démocratie est jusqu’à présent demeurée lettre morte. Alors qu’elle n’aurait eu besoin que de quelques organisateurs et administrateurs, elle s’est affublée de représentants qui n’ont eu de cesse, à travers l’espace et le temps, de la dévoyer, de la trahir, de la déliter, de la tuer. De nos jours, grâce aux progrès techniques des télécommunications, la démocratie directe, chère à Jean-Jacques Rousseau, aurait enfin cette chance inouïe d’être traduite dans les faits et de passer de l’état ridicule d’utopie à la consécration que donne à une idée politique sa mise en œuvre quotidienne. Las ! Les professionnels de la politique ne décramponneront pas de sitôt. La démocratie dite représentative a encore de beaux jours devant elle. Auréolée des succès qui ont été les siens dans la plupart des États où elle a été instaurée, elle n’est pas prête de laisser la place à une démocratie authentique où le gouvernement du peuple serait effectivement assuré par le peuple.

DÉSOBÉIR.- Rendre un fier service à celui qui a ordonné. Le pouvoir, selon le philosophe Alain, rendant bête, la désobéissance est en effet le seul moyen de conserver, malgré eux, aux potentats leur intelligence.

DÉSORDRE.- Humus résultant de la décomposition d’un ordre établi. Il y a des désordres sympathiques parce que porteurs de créativité. Il y a des désordres répugnants parce que témoins de vandalisme. L’ennui, avec le désordre, comme avec l’humus, c’est qu’on ne sait jamais s’il faut le faire disparaître à grands coups de balai ou s’il faut au contraire l’entretenir amoureusement, comme d’une terre en friche riche de trésors engendrés par le grand mystère de la vie.

DESPOTISME.- Folie au pouvoir. Généralement, le pouvoir rend bête. Quand celui qui détient le pouvoir est particulièrement intelligent, la bêtise peut devenir folie et le potentat despote. Il y a, dans le despotisme, une lutte tragique où se combattent pêle-mêle l’intelligence, le pouvoir et la bêtise. Le cœur se serre devant le despotisme comme il ferait devant une femme d’une beauté peu commune parvenue à la plus complète des déchéances. Il n’y a pas de despotes éclairés. Les despotes dits éclairés sont des despotes qui ont la chance, ou la volonté, de ne point paraître sombres. On peut écarter un potentat. On n’écarte pas le despotisme. On l’abat, on le tue. Et, ce faisant, ses assassins ont cette vague mais douloureuse impression de tuer en même temps une bête malfaisante et le meilleur du meilleur des hommes.

DESSINER.- Parler avec la main. Quand la main est munie d’un crayon, d’une plume ou d’un fusain, la parole se fige. Verba volent, scripta manent. Le dessin est, comme l’écrit, une transcription probante de la pensée. Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. Méfions-nous des dessins complexes et sophistiqués. Méfions-nous des dessins ampoulés.

DESTIN.- Mélange intime de hasard et de fatalité qui supplée, combat ou aide la volonté humaine. Maîtriser son destin, forger son destin, échapper à son destin sont autant de formules creuses car elles amputent le destin d’une partie essentielle : le hasard. Ignorer la fatalité est encore plus hasardeux. Le mieux est encore de cultiver son jardin.

DÉTERMINISME.- Doctrine philosophique selon laquelle la liberté et la volonté ne sont que des illusions, que des pièces d’un moteur qui ont cette particularité de se prendre pour un moteur. Selon cette doctrine, le héros n’est qu’un pauvre pantin, le penseur un malheureux crétin, le paresseux un malade, l’homme d’action un agité. Si l’on pousse plus loin, il faut dire que cette doctrine ne pouvait pas ne pas naitre. Le fait même de l’évoquer n’est pas gratuit. Le fait de la combattre n’est pas davantage une preuve de libre arbitre. Comme il faut bien s’arrêter un jour quelque part, disons que le déterministe est lui-même déterminé et qu’il serait bien vain de seulement tenter de lui prouver le contraire sans faire montre d’une détermination supérieure.

DEVOIR.- Tâche, généralement peu agréable, que l’on s’estime obligé d’accomplir, sous peine d’encourir l’opprobre d’autrui ou d’être privé d’admiration. Dans les deux cas, il y a dans le devoir une sorte de pari tragique : l’homme de devoir mise sa souffrance, son sacrifice, son temps ou sa peine ; il récolte parfois la dérision. Il est des parieurs avisés qui font toujours et uniquement ce qui leur plaît en faisant accroire qu’ils agissent par devoir : ils ne misent donc rien, prennent du plaisir et emportent parfois le gros lot.

DIABLE.- Désagrégeant des relations humaines, faisant pendant à l’instinct grégaire. Depuis Adam et Ève, le serpent et la pomme de discorde, la propension naturelle de l’homme à fraterniser est incessamment combattue et neutralisée par un égoïsme diabolique multiforme. Sans le diable, il y a belle lurette que la terre ne formerait qu’une nation qui s’endormirait doucement dans la fraternité pour… ne plus se réveiller. Le diable est donc nécessaire car on ne peut viablement se contenter d’inspirer sans expirer, de naître sans mourir, de s’assembler sans se désagréger. Disons seulement que le diable exagère un peu, parfois. La beauté du diable est trop souvent impatiente de défaire ce qui commençait à peine à se former. Le diable existe en chaque humain, dans chaque couple, dans chaque famille, dans chaque tribu, dans chaque nation. Si vous le rencontrez, inutile de le tailler en pièces ; il renaîtrait aussitôt sous une autre forme, toujours plus performant. Non, la meilleure façon d’éviter la tentation, c’est de la fuir ; non pas de la braver.

DIEU.- No man’s land impénétrable à la science. Dieu est impénétrable par définition. Il est infini en ce sens qu’il recule sans cesse sur un territoire qui ne cesse de naître sous ses pas. Parfois, même, il se paye le luxe de reconquérir sur la science un terrain qu’elle croyait sien à tout jamais. Dieu est grand car la science est bien petite et fragile. On ne peut nier l’existence de Dieu car ce serait nier que la science progresse. Dieu est le vide dont la science, comme la nature, a horreur. Meubler intégralement le vide, c’est le rêve insensé de l’humanité, c’est la quête infinie du Graal. C’est magnifique, parce que tragique. La connaissance, c’est le faible pinceau lumineux tremblotant qui prouve l’existence de la nuit. Il en sera toujours ainsi et, à Dieu n’en déplaise, c’est très bien ainsi.

DIGNITÉ.- Manteau dont on se recouvre quand on a tout perdu. L’une des conditions essentielles pour avoir tout est de se séparer à tout jamais de ce manteau. Parole sentencieuse attribuée à Confucius, ô combien juste : « L’homme inférieur est orgueilleux sans être digne ; l’homme supérieur est digne sans être orgueilleux ».

DILEMME.- Situation propre à l’âne de Buridan. Quelle que soit la solution choisie, on ne sort jamais totalement intègre d’un dilemme. Heureux le poisson qui sait se glisser entre les rochers. Se laisser enfermer dans un affreux dilemme, coincer contre un mur, aplatir entre marteau et enclume, quelle position inconfortable ! Et rarement gratifiante.

DIRE.- Exprimer d’une manière ou d’une autre. On peut dire beaucoup de choses sans ouvrir la bouche, sans même remuer le chef ou les mains. On peut, à l’inverse, ne rien dire en jacassant comme une pie. Un mur peut dire, quand même il ne puit parler. Dire, c’est expirer ; entendre, c’est inspirer. Regardez les amoureux, les vrais, les authentiques : ils se comprennent sans parler, ils s’entendent même sans dire. Regardez l’esthète, le vrai, l’authentique, devant une œuvre d’art : cette œuvre lui dit bien plus de choses qu’il n’en est susceptible d’entendre et c’est pour cela qu’il éprouve toujours autant de plaisir à l’écouter puisque, pour lui, elle ne radote jamais. Pourtant, la plus belle façon de dire, c’est encore de parler ; cela va sans dire. Quant au contenu de nos dires, c’est une autre affaire. Il est vrai que ce qui fait l’homme, c’est la forme, et non le fond, de ses dires. Toujours les beaux parleurs prendront le pas sur les orangs-outans.

DISCIPLINE.- Librement consentie, elle est un signe de l’intelligence individuelle au service de la collectivité ; dans le cas contraire, elle manifeste plutôt la veulerie et la faiblesse. L’ennui, c’est qu’une collectivité est rarement composée uniquement d’individus intelligents. Pour conserver l’union, il faut faire peur aux imbéciles et aux trouillards. Quand les imbéciles le sont trop et en trop grand nombre, la discipline devient concentrationnaire et des voix s’élèvent pour en dénoncer la rigueur ; et tout s’enchaîne : la discipline se durcit, les gens intelligents la combattent, en triomphent, la ramollissent à un point tel que tout le monde finit par faire n’importe quoi. Moralité : les hommes sont comme les oranges ; mettez une orange pourrie dans un panier d’oranges : on connaît le résultat. Mettez un crétin dans un groupe social, le résultat sera comparable. Qui s’assemble, au départ, ne se ressemble pas nécessairement. À l’arrivée, il n’y a plus de doute car toute société finit par se résoudre à son plus petit dénominateur commun. La bêtise est pire que n’importe quelle autre maladie contagieuse.

DISTANCE.- Intervalle entre deux lieux. Jamais les hommes ne se sont sentis si proches qu’au temps où cet intervalle se mesurait en lieues. Le raccourcissement des distances, dû aux progrès techniques dans les transports, s’est accompagné d’un éloignement proportionnel des individus entre eux. La disparition des distances, due aussi et surtout aux télécommunications, a fait que les hommes ont eu à les recréer en prenant leurs distances. En vivant les uns sur les autres, il a fallu apprendre à vivre chacun pour soi.

DOMESTIQUE.- Salarié qui en fait un peu trop. Il y a des machines qui s’entêtent à fonctionner malgré qu’on les rudoie.

DOMINATEUR.- Imbécile qui se prépare de mauvais lendemains. Les esclaves, les serviteurs, les opprimés, les effacés, les humbles, les modestes, les soumis finissent toujours, un jour ou l’autre, par faire de leurs dominateurs de la chair à pâté. Et ce n’est que justice : c’est dans l’ordre des choses.

DON QUICHOTTE.- Espèce d’homme, en voie de disparition, caractérisée par une générosité chevaleresque et chimérique en butte à l’égoïsme grossier qui a cours dans les autres espèces. Par un curieux hasard, la disparition des dons Quichottes coïncide avec celle des moulins à vent.

DROIT.- Ensemble de règles ayant pour objet de prévenir, résoudre et sanctionner les conflits entre les citoyens ou les citoyens et la puissance publique. Le droit, c’est la règle du jeu en dehors de laquelle il n’y a que tricherie ; ce qui ne veut pas dire qu’en respectant le droit, on ne triche jamais. Les purgatoires et les enfers regorgent de scrupuleux juristes qui ont cru faire la nique à la simple morale et à l’exigence de justice. Les sociétés parallèles sécrètent leur propre droit, souvent plus contraignant que le droit officiel. Le juriste est très souvent conservateur. Il n’aime pas les chambardements. Il est souvent sec, aussi, et déteste les élans du cœur.


ÉCOUTER.- Inspirer. Engranger. On peut écouter sans même entendre. Il suffit parfois d’un regard acéré. On peut, à l’inverse, ne rien écouter du tout en donnant l’impression d’ouvrir grand ses oreilles. Savoir écouter n’est pas donné à tout le monde. Il faut être musicien. Les harmonies de l’âme sont parfois subtiles. Écouter intelligemment un peuple demande des connaissances approfondies en orchestration. L’histoire démontre amplement que l’incurie ordinaire à tous les chefs d’État provient de leur incapacité d’écoute.

ÉCRIRE.- Solenniser ses dires. La distance qui sépare un analphabète de celui qui meurt son stylo à la main est incommensurable ; elle n’a, en tout cas, aucun rapport avec les différences qui distinguent le riche du pauvre, le gouvernant du gouverné, l’intellectuel du manuel, le grand écrivain du scribouillard. Écrire, c’est vivre un peu plus, bien ou mal. Détruire un écrit, quel qu’il soit, c’est un peu assassiner son auteur. Certains gouvernants l’ont bien compris dont la politique préférée était l’autodafé.

ÉGOÏSME.- Filet protecteur que l’on tisse autour de soi pour éviter de se faire posséder par autrui. L’ennui, pour l’égoïste forcené, c’est qu’il finit par se faire posséder par lui-même.

ÉLECTEUR.- Imbécile heureux et fier de l’être qui donne sa voix à un gueulard et qui s’étonne ensuite de ne point être entendu. Si, au lieu de voter, vous leur tapiez dessus, nul doute que démocratie ne rimerait plus avec hypocrisie ou supercherie.

ÉLECTRICITÉ.- Structure de la matière. Tout n’est qu’électricité.

ÉLÉGANCE.- Mélange parfait de finesse et de hauteur, uniquement perceptible par les esthètes qui peuvent eux-mêmes, par ailleurs, manquer passablement d’élégance. Le costume, les manières peuvent accentuer l’élégance et la rendre visible aux grossiers, comme le théâtre fait des sentiments. Ils ne suppléeront jamais à l’élégance naturelle. Ils ne pourront jamais transformer en prince le bourgeois gentilhomme. Les coiffeurs, les artistes de cinéma, les chanteurs et danseurs populaires, les demi-mondaines et les chefs d’entreprise ont ceci en commun : le maquillage. La cosmétologie a, heureusement, fait d’importants progrès puisque ces gens-là, après une journée de travail, ne dégoulinent même pas en public. De quoi écœurer les élégants chômeurs !

ÉLÉMENTAIRE.- Squelettique, schématique, saisissant de simplicité. La vérité est terriblement charnue ; elle cache diaboliquement son squelette ; sans chair, celui-ci est malheureusement muet et inerte. Inlassable disséqueur, le savant est payé – mal – pour savoir qu’on ne saura totalement jamais. Par définition, et par chance, le savoir ne peut qu’être élémentaire. De même qu’un coup de dé ne peut abolir le hasard, une découverte ne peut abolir l’inconnu.

ÉLITE.- Ensemble d’individus ayant charge de leur collectivité. Les règles qui président au dégagement des élites varient selon les époques, les régions, les activités communautaires. Cette constatation irréfutable est proprement inquiétante depuis que l’on sait mesurer le quotient intellectuel des individus. L’obscurantisme politique demeure quand il conviendrait de choisir les responsables du devenir, de la sûreté et du mieux-être d’une cité, non parmi les hâbleurs et les fils de leur père, mais parmi les citoyens les plus doués. La véritable élite, c’est celle de l’intelligence ; elle est rarement au pouvoir. L’élite officielle, celle qui est chargée d’honneurs et d’argent, pas trop de responsabilité, fait penser à une équipe de basket-ball où le critère de sélection ne serait pas l’aptitude à marquer des paniers, mais la faculté de chiper la balle à l’adversaire. Pour en faire quoi ? Question saugrenue pour la plupart des élites. Pour celles-ci, l’important n’est-il pas de participer ? Plus la participation est rémunérée, plus l’on reconnaît l’importance, la prestance et l’omnipotence du groupe que l’élite en question est sensée guider.

ÉMOTION.- Le meilleur, peut-être, et la faiblesse, sans doute, de l’homme. On ne peut qualifier l’émotivité d’un individu qu’en tenant compte de son degré d’intelligence. Plus un homme est intelligent, plus son émotivité est suspecte de nuisance. L’homme stupide et émotif échappe à l’animalité par son émotivité même. L’équilibre parfait, le dosage idéal des facultés mentales et des élans du cœur, se trouve parfois sur le tard, avant que de mourir. C’est cela être mûr. Avant, que de colères ou d’enthousiasmes stupides, que de raisonnements secs. Il faut pourtant croire qu’à la longue, les petites émotions et les petits raisonnements des individus ordinaires finissent par s’additionner dans une sorte d’alchimie collective puisque les sociétés, d’une manière générale, progressent, entre deux guerres.

ENNUI.- Emphysème du cœur, ou de l’esprit, ou de la volonté, qui se manifeste par un dégoût momentané de toute chose, y compris de soi-même. A contrario, Narcisse ne s’ennuie jamais, tant qu’il dispose d’un miroir.

ENTHOUSIASME.- Starter permettant aux âmes assoupies de redémarrer en trombe. Ce n’est qu’après que se pose le problème du carburant.

ENTREPRISE.- Seigneurie contemporaine. L’entreprise a son fief : son marché. Elle possède des serfs : ses salariés. Elle est suzeraine de ses sous-traitants, vassale de l’entreprise dont elle est elle-même sous-traitant. Elle paie tribut au suzerain suprême, l’État, dont elle cherche à tirer le maximum, auquel elle tente d’échapper autant que faire se peut, dont elle se méfie et qu’elle combat sans cesse souterrainement. Lorsque le fief d’une entreprise dépasse le cadre étatique, on parle alors de multinationale. Les plus grandes multinationales ignorent les États ou les tiennent en laisse. Pesant de tout leur poids économique et financier, pratiquant la corruption active, disposant d’une garde secrète formée de spadassins de la mafia, les multinationales régissent le monde. Les États ne sont plus que leurs contremaîtres chargés de surveiller les petites seigneuries locales. La finance, comme l’art, n’a pas de frontières.

ÉPITAPHE.- Dépouillé du souci de l’injuste tourment,
Allégé de la fin qui a grevé mes heurs,
Je goûte sans répit le grand infiniment
Dont mes jours, vainement, se voulaient les faiseurs.

ÉQUITÉ.- Tentation lancinante du juge honnête et compétent. Celui qui juge en équité quitte le navire de la loi et se laisse emporter par le maelström de la vérité que seule la sauvagerie d’un Salomon est susceptible d’apaiser.

ERRER.- Se promener, vagabonder, en dehors des sentiers battus. Si l’on établissait à ce sujet une statistique, on s’apercevrait probablement que la majeure partie des découvertes provient d’errements. Il y a dans l’errance une sorte de courage intellectuel, c’est-à-dire d’inconscience devant les dangers d’un cheminement spirituel dépourvu des balises habituelles que constituent les certitudes. Verra qui errera. Encore faut-il pouvoir revenir de ses découvertes et ne pas se perdre dans cette errance perpétuelle qui se nomme folie.

ERREUR.- Vérité d’un jour. Dire à quelqu’un ses quatre vérités est en soi une erreur, celle qui consiste à donner des preuves de son impermanence.

ESCLAVE.- Humain domestiqué. La méthode des réflexes conditionnés par la peur n’est pas suffisante pour la domestication des humains. Il est nécessaire de la compléter par un environnement juridique. Ainsi, le prisonnier n’est pas en prison uniquement parce qu’on l’a emprisonné ; c’est aussi son statut juridique de prisonnier qui le maintient en prison. Il n’y a pas plus respectueux du droit que l’esclavagiste. Le chien a peur de son maître. L’esclave, en outre, doit respecter son maître. Il suffit de faire peur au chien. Il est indispensable de persuader l’esclave qu’il ne possède aucun droit, qu’il est en quelque sorte hors la loi.

ESPÉRANCE.- Sève humaine. Celui qui s’imagine tout posséder et celui qui n’espère plus remédier à son dénuement n’ont plus qu’à se laisser mourir. C’est cela, l’enfer de Dante.

ESTHÉTIQUE.- L’esthétique est au beau ce que la morale est au bien, le vrai à la science. Il y a des rapports si étranges entre le mauvais goût, la licence et la superstition, que l’on serait à priori tentés de croire que ces trois cadres de vie n’en font en réalité qu’un. Le but du psychanalyste et du sociologue n’est pas autre que de reconstituer ce cadre unique, l’un dans les méandres de la vie d’un individu, l’autre dans l’ébullition apparente d’une société. S’ils atteignaient leur but, alors leur apparaîtrait un réseau inextricable d’interdits et de fausses croyances reliant bizarrement entre eux des postulats aussi disparates que la malfaisance de l’inceste, la certitude selon laquelle deux et deux font quatre et l’idée, chère à Mozart, en vertu de quoi il existe des notes de musique qui ne s’aiment pas.

ÉTAT.- Institution suprême à la tête d’une nation. La nation est le troisième âge de l’organisation collective humaine, le premier âge étant la tribu, le second la cité. Y aura-t-il un quatrième âge ? On peut le concevoir. On peut imaginer que les hommes puissent un jour s’assembler, par ordinateurs interposés, non pas sur des territoires distincts, mais en fonction de leurs intérêts socio-professionnels. Déjà, on a parfois l’impression que le Français, par exemple, est commerçant ou fonctionnaire avant d’être Français. Et que dire des francs-maçons et des Juifs ? Ne sont-ils pas en avance sur leur temps ? Les progrès des transports et des télécommunications chambouleront immanquablement les clivages nationaux. Les ethnies ont probablement plus d’avenir que les patries. Dans un premier temps sans doute. Uniquement dans un premier temps car y aura-t-il encore longtemps des ethnies pures ? Les États, en tout cas, sont sur la défensive. On les traduit en justice, on conteste leur pouvoir, on met des freins à leur omnipotence. Dans les brèches qu’elles ont réussi à ouvrir s’engouffrent toutes sortes d’associations et de sectes internationales. Si l’on raisonne en siècles, comme il se doit lorsqu’il s’agit de l’évolution de l’humanité, on peut dire que les siècles de l’État sont comptés.

ET CETERA.- Locution latine utilisée par les bavards pour reprendre haleine, par les ignorants pour masquer l’épuisement de leurs connaissances, par ceux qui veulent tout dire pour gagner du temps. Seuls les latinistes évitent soigneusement de l’employer, sans doute parce qu’ils en connaissent la signification. La pauvreté du langage n’est-elle pas la fille de l’indigence de la pensée ?

ÉTERNITÉ.- Humour à propos du temps. L’homme est tellement conscient d’être éphémère qu’il n’hésite pas à mettre de l’éternité là où le temps lui pèse. Relativiser le temps, s’en moquer, le combattre, seul l’homme est capable de faire cela. L’infini et l’éternité, le cercle et la droite, les deux bases de la géométrie, de la pensée, de l’humanité.

ÉTHIQUE.- Politique d’une cité qui ne comporte qu’un habitant. L’éthique n’intervient donc pas uniquement dans nos rapports avec autrui. Elle est aussi règle de vie avec soi-même. Elle dirige même nos relations avec les objets et la nature qui nous entourent. Elle est avant tout réflexion sur notre morale. Il n’existe pas d’homme qui n’ait point de morale ; il en existe beaucoup moins qui pratiquent l’éthique.

ÉTOILE.- Point brillant dans le ciel signalant le futur de l’humanité. Cette dernière ne devra pas se tromper. Espérons qu’elle choisira la bonne. L’homme devra se transformer. Il est sorti de la mer au prix de son statut de poisson ; il ne pourra accéder aux étoiles qu’en acceptant de ne plus être terrien. À quoi ressemblera l’habitant d’une étoile ? Nul ne le sait encore. Le cœlacanthe pouvait-il imaginer qu’il aurait un jour un menton et du poil au-dessous ?

ÉTONNEMENT.- Ne t’étonne de rien et doute de tout. L’étonnement est une faille dans le parcours du sage, tout comme la crédulité. Il n’est pas dû au manque d’expérience mais est plutôt la marque d’un caractère particulier que le sage doit combattre. Sans trop y croire, il est vrai, car c’est faire preuve d’une belle crédulité que de s’imaginer que l’on puisse triompher de soi-même sans s’abîmer.

ÉTRANGER.- Olibrius plus ou moins sympathique selon la situation dans laquelle il nous est donné de le voir évoluer. L’Arabe, seul, à Neuilly-sur-Seine, peut être marrant. Deux mille Arabes, à Marrakech, font un délicieux dépaysement. Les mêmes, à Neuilly-sur-Seine, multiplient l’audience du « Front national ». Un seul Anglais, à Paris, est une curiosité pénible. Que dire alors de deux mille Anglais à Londres ? Charles Martel et Jeanne d’Arc, de toute manière, sont des héros indiscutables.

ÊTRE.- Ou ne pas… C’est là vraiment la seule question digne d’intérêt. Le reste n’est qu’agitation neuro-végétative dont la substantifique moelle a été superbement rassemblée par Shakespeare.

EUPHÉMISME.- Forme de communication trop polie pour être honnête. Qui ne voit que l’emploi surabondant d’euphémismes est une façon aussi provocante, sinon plus, que l’utilisation volontaire de mots grossiers, choquants, brutaux ? Si la guerre n’était pas si bestiale, le genre humain ferait aisément l’économie de la diplomatie.

EUPHORIE.- Moment de faiblesse de plus en plus dangereux au fur et à mesure que l’on avance en âge. Quand l’euphorie atteint l’amplitude de l’extase, c’est l’imminence de la mort.

ÉVOLUER.- Vivre sans pesanteur, dans l’illusion de l’indépendance. Celui qui reste immobile suffisamment longtemps a toutes les chances de voir le monde repasser devant lui. Éternel débat entre la gravité et la légèreté ! Dans les deux cas, où se trouve la liberté ? Dans le rejet, comme d’habitude ! S’enfermer volontairement dans une prison ou s’évader, il n’y a pas d’autre moyen de faire acte de liberté.

EXCENTRICITÉ.- Il y a trois manières de faire la nique à une société : le gangstérisme, la sainteté et l’excentricité. Les gangsters tirent la société en arrière, et ainsi la freinent, les saints la tirent en avant, et, donc, la font avancer ; les excentriques, eux, se contentent de marcher à côté.


FAIM.- Désir impérieux de survivre, biologiquement, gastronomiquement ou capricieusement. On pourrait écrire des volumes sur les différences et les points communs susceptibles d’être relevés entre le gosse bien nourri qui a un petit creux en récréation, la femme enceinte qui éprouve le besoin impérieux de fraises à une heure du matin, le Sahélien qui n’a rien absorbé depuis une semaine et le gastronome en quête d’un plat digne de ce nom. Qui ne voit que la faim dans le monde, la vraie, déclenchera un jour la fin d’un monde, celui où la faim ne saurait déclencher la fouille systématique des poubelles ?

FAIR-PLAY.- Expression et invention anglaises servant à désarmer l’adversaire. Il n’y a pas plus faux jeton que l’Anglais. S’apercevant que le reste de l’Europe avait tendance à abandonner l’esprit chevaleresque et à privilégier dans ses combats le sordide réalisme britannique, au détriment du don-quichottisme, il nous a mijoté le fair-play pour que nous continuions à nous battre torse bombé et à visage découvert.

FAMILLE.- Agrégat primitif d’individus liés par les liens du sang ou par alliance. La famille constitue la première entité dans l’histoire des sociétés humaines et l’on peut, de nos jours, juger de l’évolution d’une société selon l’importance qu’y occupe la famille. Il existe encore de nombreuses nations qui ne sont qu’une juxtaposition de familles plus ou moins nombreuses, plus ou moins puissantes. Pourtant, ces nations siègent à l’O.N.U. et ont souscrit à la déclaration universelle des droits de l’homme. La femme n’y a aucun droit mais y est entourée du respect dû à une reproductrice. Il y a des liens très étroits entre la libération de la femme, l’éclatement de la famille et la naissance d’une nation digne de ce nom.

FANATIQUE.- Dément mis en orbite. Quand tout est mis en œuvre pour éviter le fanatisme, celui-ci tourne en rond et à vide. L’efficience du fanatisme est un signe révélateur d’une grave distorsion sociale. Par exemple, l’intégrisme religieux ne doit pas être pris à la légère. Il est le symptôme objectif d’une terrible maladie de la société qu’il convient de soigner sans discourir. Quand le fanatisme devient virulent, il faut le combattre, certes, mais sans perdre de vue la cause qui l’a engendré.

FATALITÉ.- Résultante spectaculaire d’une série de minuscules erreurs dont il est malaisé de se souvenir et que l’on ne peut exhaustivement répertorier. D’ailleurs, à quoi cela servirait-il ?

FÉODALITÉ.- Forme moderne d’organisation sociale caractérisée par l’existence d’entreprises et de multinationales. Ce qui est génial dans cette organisation, c’est qu’elle semble ignorer ostensiblement la politique qu’elle contrôle cependant, et fort étroitement, par l’intermédiaire de l’argent. Il y a des États qui jouent entre eux au papa et à la maman, ou au gendarme et au voleur, et il y a des entreprises et des multinationales qui assument. Il est vrai qu’en temps de crise économique, il est plus gratifiant d’être salarié apatride que citoyen chômeur.

FIDÉLITÉ.- Vassalité. Il y a des gens qui restent parfaitement immobiles et qui s’étonnent que leur ombre se déplace. Il y a des gens qui courent plus vite que leur ombre et qui crient au scandale quand ils se retrouvent seuls. Il y a des gens qui ne supportent plus les fantaisies de leur ombre et qui finissent par acheter un chien. Connaissez-vous un homme sans ombre et sans chien ? L’ombre à l’humeur de chien symbolise bien le combat incessant de la fidélité et de la liberté. On ne peut à la fois prôner la fidélité et encenser la liberté. Si quelqu’un le fait devant vous, méfiez-vous ! C’est que vous avez affaire à un tyran.

FIEF.- Entreprise sous-traitante ou filiale contrôlée par une entreprise seigneuriale. L’entreprise en question peut revêtir plusieurs formes, notamment la forme électorale. Dans ce dernier cas, le seigneur est naturellement un parti politique. Il existe également des fiefs cultuels, culturels, administratifs. On trouve de tout à la tête des fiefs : des mandarins, des marchands de soupe, des maquignons, des bonimenteurs. J’en passe et des meilleurs.

FIERTÉ.- Contentement se soi. La fierté est un sentiment rare car la plupart des gens ont besoin de l’assentiment des autres. Il n’est donc pas étonnant que la fierté de la politique.

FILIALE.- Entreprise vassale. Par l’intermédiaire de leurs filiales, qui constituent autant de fiefs commerciaux, les multinationales tissent un réseau inextricable sur la vie économico-politique internationale. La féodalité dans le système économique mondial fait des États des eunuques prestigieux dont l’unique pouvoir, purement théorique, est de battre monnaie. Encore faut-il préciser que toutes ces monnaies sont elles-mêmes hiérarchisées, la plus puissante étant, comme par hasard, celle du pays où siègent les multinationales les plus nombreuses et les plus dominatrices.

FIN.- Début d’un commencement. Il y a souvent plus de parenté entre deux phénomènes séparés par un point final qu’entre une cause et sa conséquence unanimement reconnue comme telle. Rien ne meurt véritablement jamais. Comme la fin n’est jamais atteinte, rien ne pourra jamais justifier l’impureté de certains moyens.

FORME.- Flacon. Il est des êtres qui ne seront jamais ivres du seul fait d’un flacon. Il est des flacons dont on est bien aise qu’ils soient jetables. En dehors de ces extrêmes, disons que les flacons sont généralement indispensables, surtout pour les sobres.

FORMULE.- Part d’idéal réduite à sa plus simple expression.

FOURRURE.- Peau de bête dont aiment à se revêtir les femmes pour prouver qu’elles tiennent en laisse le chasseur intrépide qui sommeille dans la bête de travail, la bête à concours, la bête à voler ou à tuer. Les hommes, qui ne sont pas si bêtes que les femmes le prétendent, savent bien que la femme est sortie la dernière de la caverne.

FRANCHISE.- Brutalité de comportement ou de langage. À défaut de pouvoir s’affiner, on ment. Dans les deux cas, on se civilise. Telle un métal, une civilisation devrait pouvoir s’apprécier selon sa teneur en authenticité. Le contraire de la franchise est la fourberie de l’être primitif, la rouerie de l’être civilisé, la plus grande fourberie étant bien celle d’une civilisation basée essentiellement sur la rouerie.

FRAPPER.- Être à court de mots blessants. Certains sont à court de mots, tout simplement. Ils ne peuvent que frapper ou se taire. Certains bavards sont plus dangereux qu’un boxeur vexé. Quoi qu’il en soit, la calomnie, l’injure et la diffamation laissent des traces plus durables que les coups et blessures.

FRATERNITÉ.- Petite dernière dans la devise de la République française, première par l’importance de sa source de malentendus.


GALON.- Signe distinctif de bêtise. « Le pouvoir rend bête », a dit Alain. Difficile de dire si un tel est plus bête qu’un autre, sauf dans une armée. On comprend pourquoi le petit caporal prenait soin de ne point imiter les chamarrures de ses maréchaux.

GANT.- Petite pièce d’habillement en forme de main qui servait jadis à provoquer son adversaire en duel. Avec le temps, l’usage du gant est devenu plus prosaïque puisqu’il sert désormais à protéger du froid et des souillures de la vie les doigts précieux et potelés des commerçants, des financiers et des comptables qui sont, comme chacun sait, l’élite de nos sociétés. Ne jetez pas votre gant à ces gens-là : ils le ramasseraient sans doute pour le vendre et vous vous retrouveriez tout bête, votre épée à la main, aussi démuni et pitoyable que Don Quichotte devant un moulin à vent. L’argent n’a pas d’honneur.

GASTRONOMIE.- Il est deux façons pour l’homme de se sustenter humainement : manger tout seul dans son coin ou être gastronome. Quel dommage qu’aucune société n’ait inventé l’usage de petits édifices où l’on prendrait de la nourriture, à l’abri des regards importuns ! À défaut, il reste la gastronomie, mais à quel prix ! Tous ces gens qui s’empiffrent et vident des godets, à heures fixes, en bandes, ce n’est pas là une image propre à rehausser le blason de l’humanité.

GAUCHE.- Ensemble des individus insatisfaits. La gauche est un humus fécond où s’entremêlent toutes les désillusions : celles des arrivistes déçus, des artistes et des écrivains ratés, des femmes mal baisées, des pauvres et des moins pauvres avides de richesses, des refoulés, des intellectuels armés, des laissés pour compte de toutes sortes. De ce bourbier naissent pourtant toujours les grandes idées, les avancées, les créations. Une société privée de gauche serait sans lendemain. Ce qui peut arriver de pire à la gauche, c’est de parvenir au pouvoir ; alors, elle dégénère, prend des allures de comptable, de droite ; bientôt, elle étouffe dans les vêtements étriqués de la responsabilité, de l’ordre, de la gestion. La gauche n’est pas faite pour le pouvoir, pas plus que la droite n’est faite pour imaginer, pour progresser. Quand, dans un pays, la gauche est enfantine et la droite agressive, on assiste bientôt à des querelles prémonitoires d’une révolution, voire d’une guerre civile. Les dictateurs éclairés le sont toujours par un embrasement.

GÉNÉRAL.- Homme de guerre qu’il vaut mieux éviter de fréquenter en son particulier.

GÉNÉRALEMENT.- Presque jamais.

GÉNÉRALISATION.- On rit encore de l’Anglais qui, débarquant à Calais et apercevant une femme rousse, roussit illico toutes les Françaises (c’est, décidément, une manie chez les Anglais) ou du chat échaudé craignant l’eau froide, il n’empêche : généraliser est la première manifestation de l’intelligence. C’est la généralisation qui est à la base, chancelante, il est vrai, de nos plus belles lois scientifiques. Poussant plus loin les feux de notre intelligence, nous avons conçu les exceptions, germes de toutes les nuances, si nombreuses, si variées et avérées, que nous ne savons toujours pas où nous en sommes et où nous allons.

GENTLEMAN.- Mauvaise copie de gentilhomme.

GOUVERNER.- Administrer le présent et gérer le devenir d’une société. Bien gouverner, c’est surtout soigner les bourgeons et arracher sans douleur les feuilles qui vont mourir, lutter sans cesse contre le conservatisme sans tomber dans un progressisme outrancier et destructeur. Gouverner, c’est inciter et punir, maîtriser le futur et empêcher le passé d’étouffer le présent, tout en maintenant la bonne circulation de la sève, débrayer, accélérer, freiner, toujours à bon escient, au bon moment, et souplement. Si tous les gouvernants faisaient bien leur métier, point ne serait besoin d’enfanter des tyrans.

GRADE.- Degré de bêtise. Dans les armées, l’attribution des grades s’effectue en fonction du quotient intellectuel. À quotient intellectuel égal, on retient la bravoure ou, s’il n’y a point de guerre, la fanfaronnade. Dans ces conditions, les abrutis grandes gueules ont toutes chances de devenir des généraux à plusieurs étoiles.

GUERRE.- Objet de la polémologie, science chère à Gaston Bouthoul, la guerre est un rite sanglant collectif propre à dégager la suprématie d’un groupe social – famille, tribu, État – sur les autres. Une guerre est toujours porteuse d’une autre. Le temps de paix, comme celui d’aimer, ne dure guère.

GUEULE.- Représentation collective majoritaire du visage d’un individu. Gueule d’abruti, gueule de gangster, gueule d’ange, belle gueule, vilaine gueule… « À trente ans, on a la gueule qu’on mérite », selon Degas. Contresens effroyable : ce sont plutôt les passants qui vous dévisagent qui ont le mérite de la gueule qu’ils vous attribuent.

GUICHET.- Trou permettant à un administré de communiquer avec l’administration.


HAINE.- Amour inversé. Comme celui qui aime, celui qui hait se donne en spectacle, mais ce n’est pas le même : la comédie devient drame. Haïr n’est pourtant pas le contraire d’aimer ; ce n’est que la forme anormale, dévoyée, de l’amour. Il y a dans certaines haines une classe, une noblesse, une pureté que plus d’un amour envierait. Ces haines-là sont difficiles à abattre. Seul un excès d’amour peut les désarmer.

HASARD.- Dé jeté dans le trou béant laissé par nos connaissances en probabilités. Celui qui, par de savants calculs, domestiquera, un jour, l’aubaine et la déveine, domestiquera le monde.

HÉDONISME.- Philosophie des cochons à l’engrais.

HIÉRARCHIE.- Fragile pyramide humaine, semblable à celles que l’on peut voir dans les cirques, caractérisée par le fait que le poids social des participants est inversement proportionnel à leur poids cervical. Il suffit qu’une mouche aille malencontreusement se poser sur le nez chatouilleux d’un porteur de la base pour que la hiérarchie s’écroule.

HISTOIRE.- Mémoire collective. De même qu’un enfant ne se souvient plus de ce qu’il a mangé à son goûter la veille, les sociétés allantes, pétulantes, jeunes, dynamiques, se soucient peu de leur histoire. À l’inverse, de même que l’homme qui se sent mourir se retourne sur son passé, les groupes humains sclérosés, vieillissants, ressassent leurs souvenirs. De ce point de vue, la multiplication et l’engouement des musées donnent froid dans le dos. Serait-ce que nous allons bientôt mourir, nous qui n’avons plus la force de construire des logements pour ceux d’entre nous qui sont sans abri et qui bâtissons force sépulcres pour mettre à l’abri nos moindres choses cassées ?

HYPOCRITE.- Comportement adopté par le timide qui ne peut se soustraire à un échange avec un bavard plein de confiance en soi ; mais c'est aussi le comportement d'un malin qui adore faire parler ses interlocuteurs pour en déceler les faiblesses. Le contraire de l'hypocrisie, c'est évidemment la franchise, sorte de colère qui en a marre d'être enfermée et qui explose à tout propos. Rien n'est plus amusant que le spectacle d'un hypocrite face à un colérique. Le fin du fin, c'est de pouvoir obliger un hypocrite à dire ce qu'il pense et d'amener un colérique à un peu plus de politesse. Le spectacle le plus dramatique, c'est celui que donnent un timide et un malin, l'un coincé dans sa faiblesse et l'autre repu de méchanceté.


IDÉALISER.- Préparer le terrain pour l’exploration scientifique. Les petits malins qui s’enorgueillissent de leur esprit terre à terre, de leur pragmatisme, de leur matérialisme, qui confondent humanisme et singerie, feraient bien de retourner dans la caverne de leurs lointains ancêtres pour voir s’ils n’y ont rien oublié.

IDÉOLOGIE.- Prisme à la mode à travers lequel s’évertuent à contempler le monde ceux qui ont froid aux yeux.

IMMOBILE.- Sage. Selon un proverbe chinois, si l’on reste immobile suffisamment longtemps, on a de grandes chances de voir repasser le monde devant soi.

IMMOBILISME.- Hivernage du tissu social ou paralysie sociale due à l’âge. Dans le premier cas, il suffit d’attendre le printemps ; dans le second cas de figure, le bain de jouvence révolutionnaire est nécessaire.

INDIVIDUALISME.- Philosophie du sauve qui peut traduisant une maladie grave d’un groupe social.

INDIVISIBLE.- Qui prétend ne pas être divisible. En fait, tout est divisible : ce n’est qu’une question d’outil. La dynamite, la scie, la calomnie, la zizanie n’ont point de limite dans leur puissance sécante.

INFINI.- Naturel. Tout cadre est une création de l’esprit.

INSTINCT.- Forme primitive de l’intelligence propre à tous les animaux. Les hommes – et surtout les femmes – ont généralement conservé cette faculté primaire, bien qu’on la rencontre chez eux fort atrophiée. Elle leur sert de roue de secours, ou de béquille, en cas de panne momentanée ou chronique de leur intelligence. Les intellectuels la moquent et la réprouvent. À tort car les plus grands hommes se portent souvent bien d’y avoir recours. Qu’est-ce qui nous arrête brutalement au bord d’un précipice alors que tout commande de nous y jeter si ce n’est l’instinct ? L’instinct de conservation. Et nous n’aurons jamais que cette ressource pour décider si oui ou non nous devons sauter dans un train en partance. Voir, pour cela, le mot action.

INTELLIGENCE.- Aptitude à ne pas prendre autrui pour un imbécile.

INTRODUCTION.- Conclusion qui n’ose pas dire son nom.

INTUITION.- Résultat d’un raisonnement inconscient.


LIBÉRALISME.- Doctrine économico-politique selon laquelle la répartition des biens doit s’effectuer, non pas en fonction des besoins, mais selon l’appétit et la gourmandise. Ainsi, dans une famille, c’est-à-dire une nation, les parents, c’est-à-dire l’État et les autres collectivités publiques, doivent se contenter de dresser les victuailles sur la table ; et tant pis si les goinfres raflent tout et si le petit dernier, qui est de surcroît invalide, arrive toujours trop tard. Ce qui est affligeant dans cette doctrine, sans doute inventée par des fils de marchands que le commerce paternel ennuyait, ce n’est pas tant l’injustice qu’elle engendre nécessairement que l’affront fait à l’intelligence. Comment peut-on qualifier de doctrine l’idée simpliste de tout laisser en l’état ? Il y a certes bien plus de réflexion chez un simple tailleur qui remédie à l’indigence de l’habit naturel de l’homme que chez nos doctes libéraux qui, ne sachant comment répartir dix rations de survie entre trente hommes, ne trouvent rien de mieux que d’organiser une course à la ration, où tous les coups, naturellement, sont permis. Si libérer les hommes consiste à les affranchir de tout ce qui peut entraver leur concupiscence et leur sauvagerie, on ne puis que rêver d’un monde carcéral où la raison imposerait de remplacer le commerce par les mathématiques.

LIBÉRATION.- Disparition momentanée de l’ombre de la servitude.

LIBERTÉ.- Moment privilégié où, le soleil étant à son zénith, la servitude ne fait aucune ombre.

LIMITER.- Brider. Domestiquer. Encadrer. Retenir. Pour le meilleur et pour le pire.

LIT.- L’un des quatre endroits où l’on vit dangereusement et dans lesquels il vaut mieux écourter ses séjours, les trois autres étant : le champ de bataille, le commissariat de police, l’hôpital.

LOGIQUE.- Construction cohérente et harmonieuse d’idées reçues.

LOI.- Ordonnance des phénomènes ou des passions. Le scientifique doit être dénué de passions. Le législateur doit tenir compte des lois de la nature.

LOISIR.- Occupation agréable malheureusement coincée entre l’ennui et le travail.

LOUANGE.- Tentative non violente de désarmement d’un concurrent ou d’un adversaire.

LUXE.- Superflu provocateur. Le luxe provoque le rêve, la jalousie ou l’exaspération.

LUXURE.- Occupation logique de celui qui, n’étant point pauvre, n’est pas davantage passionné par un grand dessein. Il n’y a pas d’immoralité dans la luxure ; il n’y a souvent que de l’illogisme. La luxure n’est logique que s’agissant d’êtres nantis financièrement et sexuellement mais dégarnis mentalement et affectivement. Ce qui fait mal au cœur, c’est de voir le spectacle de pauvres hères dont le plus clair de la vie consiste à rechercher inlassablement leur pitance, tels des oiseaux, ou celui, encore plus déprimant, de valeurs inemployées en dehors de la recherche effrénée du plaisir. Le nec plus ultra dans la déprime provient cependant du spectacle d’êtres puissants, financièrement et sexuellement, qui feraient mieux de s’adonner à la luxure plutôt que de léser leur entourage avec leurs grands desseins, leurs ambitions dont ils sont loin de posséder les moyens.


MAIN.- Prolongement matériel et serviteur de la pensée. La main parle et pas seulement lorsqu’elle dit ce qu’est un escalier en colimaçon ; chez les Latins, elle étaie le langage. Elle pénètre, épouse ou modèle le réel, guidée par la pensée qui, seule, accède à l’invisible. Montrez-moi votre main et je vous dirai quelles sont vos pensées habituelles. Ce n’est pas un hasard si la main a une situation privilégiée dans les mœurs qui président aux échanges. Public relations de la pensée, la main se doit d’être communicative, surtout quand la langue reste de bois.

MAJORITÉ.- Règle essentielle de la démocratie qui assimile la qualité à la quantité, ce qui fait qu’une démocratie pure et authentique est nécessairement funambulesque, tandis qu’une démocratie assurée est fatalement nominale, pour ne pas dire fictive. L’attraction inouïe qu’exerce la majorité provient sans doute de l’instinct grégaire. N’oublions pas que l’homme est un animal politique. Il se sent plus en sûreté dans un troupeau marchant vers un précipice que seul cheminant vers le bonheur. Pourtant, démocratie ou non, majoritaire ou minoritaire, sujet ou gouvernant, l’homme se retrouve toujours seul au soir de sa vie, même dans un cataclysme, même sur un champ de bataille, où l’on meurt, en principe, majoritairement.

MAL.- Dommage causé consciemment ou inconsciemment à autrui ou à soi-même. Le mal causé inconsciemment participe de l’ignorance et de l’accident ; or, il n’y a pas d’accident sans ignorance. Le mal causé consciemment a un relent d’automutilation ou de crime. Pour lutter contre le mal, deux voies : apprendre à faire le bien et à ne pas souffrir. La méthode qui consiste à faire encore plus mal à ceux qui font mal pour les dissuader de faire mal, pour être efficace à court terme, n’en mène pas moins à une impasse.

MALIN.- Adjectif qualificatif qui s’applique aux singes particulièrement habiles à grimper aux arbres et à chaparder la nourriture de leurs voisins. Certains humains analphabètes et entreprenants confondent malice et quotient intellectuel.

MANIFESTER.- Gueuler suffisamment fort pour que la télé se dérange et vous demande ce que vous voulez.

MODE.- Apparence de la frivolité et de la dérision, leurre vestimentaire permettant de courir sus, avec le sourire, à l’infidélité. Les couturiers sont les fous de l’élite, l’exutoire de ses bassesses, de ses envies. Quand les femmes passent brutalement du long au court, du cintré au flou, cela permet aux hommes de s’imaginer qu’ils n’ont point changé leur fusil d’épaule. La mode, c’est la géométrie variable du dehors humain chargée de masquer l’évolution du dedans. Une révolution, une brisure d’idole ou d’idéologie s’accompagnent immanquablement d’une révolte vestimentaire. Quand ces dames montrent brusquement leurs seins, c’est qu’elles ont à cacher leur cœur ; quant aux hommes, ils changent plus souvent de conviction que leurs femmes de robe.

MODESTIE.- Marque de grande force ou de grande faiblesse. Les faibles qui font les modestes recherchent les ennuis, les forts, sans le savoir peut-être, tendent des pièges.

MONDIALISATION.- Entreprise de démolition des frontières pour laisser s'écouler plus aisément le commerce et la finance. Nous n'en sommes pas à la première tentative de mondialisation mais il faut dire que la présente a une croissance particulièrement rapide car elle profite pleinement de nos nouveaux moyens de communication. Sur l'atlas, les frontières existent bel et bien ; mais c'est un leurre : la finance et le commerce internationaux s'en moquent et agissent comme si elles n'existaient pas, là du moins où la mondialisation est parvenue à convertir les hommes et les dirigeants politiques. Une sape patiente est exercée pour lutter contre la persistance du nationalisme dans des pays, de moins en moins nombreux, où l'étendard passe avant le billet de banque, là où le producteur conserve le pas sur le négociant. Ainsi se construit petit à petit un monde où les pays développés ne produisent plus que des produits de luxe et où les pays sous-developpés augmentent progressivement la production de biens destinés aux masses. Le défaut de la cuirasse des mondialistes, c'est qu'ils ne savent pas s'arrêter à un moment donné et qu'ils finissent par sécréter un nationalisme agressif qui grandit secrètement alors qu'on le croyait moribond. Le monde n'est pas fait seulement de boutiques et de consommateurs, il comporte encore et toujours, en attendant les progrès fracassants de la robotique, des hommes et des femmes qui passent le plus clair de leur temps à produire. Quand les producteurs des pays développés et des pays sous-developpés s'apercevront qu'ils constituent les dindons de la farce, alors naîtra le danger d'un conflit mondial où les seuls bénéficiaires seront les fabricants d'armes.

MORALE.- Ensemble de principes de conduite à usage exceptionnel.

MORALISTE.- Fabricant de logiciels de bonne conduite.

MORT.- Disparition inexplicable, mais indéfinie, d’un être organique qui ne renaîtra jamais sous son identité. Il n’y a pas de mort mystérieuse ; il y a par contre des naissances inexpliquées. La grande faucheuse a un faible pour ceux qui luttent contre elle : elle leur laisse le sursis de leur agonie.

MOT.- Molécule de message. Les mots peuvent être lourds, ou vides, de sens, gros ou gracieux, grands ou petits, bons ou mauvais, maîtres ou esclaves, gentils ou méchants, justes ou faux. Tout dépend du support sur lequel ils sont tracés, de l’encre qui les a engendrés, du ton sur lequel ils sont prononcés, des yeux ou des oreilles qui les ont captés. En un mot comme en cent, les mots sont, la plupart du temps, ambivalents, mystérieux, équivoques, douteux, pour ne pas dire interlopes. Les poètes, ces derviches tourneurs, aiment à les faire danser, en cadence ou en débandade. À l’instar des notes de musique, il y a des mots qui s’aiment et d’autres qui se détestent. Les mots sont espiègles : nul ne peut prétendre posséder le dernier et même le mot fin ne s’en laisse pas conter.

MUSÉE.- Grenier public où sont rangés en bon ordre des souvenirs plus ou moins prestigieux d’un passé plus ou moins révolu. L’âge d’une société se mesure au nombre de ses musées ; la qualité d’une société se mesure à la valeur artistique de son bric-à-brac. Il y a eu des civilisations qui sont mortes sans jamais avoir eu seulement l’idée de bâtir un musée. Il y en a eu d’autres qui sont mortes étouffées par leurs musées. Il n’est pas sain de passer sa vie dans un grenier ; il n’est pas davantage sain de n’avoir point un endroit du souvenir, du recueillement. L’engouement présent pour les musées est cause du délaissement des cimetières. Qui va jamais se recueillir sur les tombes des illustres ancêtres ? La pipe du grand-père l’a emporté sur la tombe du grand-père. Il faut dire qu’en visitant rapidement le minuscule musée du moindre village, on rend hommage d’un seul coup à des siècles de chair et d’esprit et il suffit d’une petite cuillère ou d’un couteau ébréché pour rejoindre à peu de frais l’éternité. Nul doute que, si Delacroix revenait sur terre, on s’arracherait les tee-shirts à son effigie. Faute de mieux, nous avons, en plus de ses toiles, bien sûr, son pot de chambre et son tisonnier.

MUSIQUE.- Mathématique des sons. Une musique est un agencement de sons parfait, idéal, semblable en cela à une construction géométrique, agencement de figures qui n’existent pas dans la nature. Le ré, comme le cercle, est une pure invention de l’esprit humain. Rien ne rapproche mieux un cœur bouillonnant de passion et un esprit cartésien qu’une belle mécanique. Le reste n’est alors que charivari, cacophonie, bruit.

MUTISME.- L’homme qui parle beaucoup pour ne rien dire peut être très intelligent ou un parfait imbécile. L’homme qui parle bien et vrai a droit au respect. Quant à l’homme qui ne dit jamais rien, il faut là s’incliner devant l’intelligence supérieure ou s’apitoyer sur le malheur de la crétinerie infinie. Quoi qu’il en soit, regardez les yeux de l’homme : ce sont eux qui parlent vraiment. Les yeux ne connaissent pas le mutisme, même chez les aveugles.


NAISSANCE.- Recommencement. Quand on naît, on efface tout et on recommence. Plus tard, on se souvient, et c’est le commencement de la décrépitude. Il faut renaître plusieurs fois pour commencer enfin à apprendre à vivre et, surtout, à mourir.

NATION.- Ensemble d’individus pensant dans la même langue. La puissance d’une nation est fonction du nombre des individus qui s’en réclament, de l’homogénéité de sa langue et, bien sûr, de la pauvreté de ses pensées. Une nation composée d’un petit nombre d’individus qui ont un faible pour le néologisme et la nuance de pensée est, certes, une nation brillante, mais faible. Une nation faible serait édénique s’il n’existait pas des hordes sauvages.

NATIONALISME.- Doctrine qui a pour objet de faire passer l’intérêt de la nation avant ceux de l’art et du commerce internationaux. Il existe trois sortes de danger pouvant menacer une nation : les hordes sauvages, l’art et le commerce et… le nationalisme.

NATURE.- Magma, mélange confus du meilleur et du pire, du merveilleux et de l’atroce, loué par les fainéants, les fatalistes et les désabusés. Nul ne peut prétendre s’ériger en défenseur de la nature s’il ne sait pas ou n’a pas le courage de l’aménager. Les naturistes et les naturalistes jouent à se faire peur, un peu comme des soldats qui s’amuseraient à détruire leurs armes. En fait, la nature vierge de toute intervention humaine est un monde infiniment barbare où le plus faible n’a pas la moindre chance de faire rendre gorge au plus fort. La nature n’a point de bibliothèques. Elle ne connaît pas de lois, hormis les siennes qui sont d’une violence inouïe. Lutter contre la nature est une obligation morale pour celui qui prétend appartenir au genre humain. Quand l’humanité se sera enfin affranchie de son cadre naturel, alors elle sera vraiment libre. Si, un jour, elle devait totalement disparaître, que ce soit d’elle-même et non pas à cause d’un cataclysme naturel.

NOBLESSE.- Capacité de penser et de se comporter en toute circonstance en fonction d’un code moral assimilé à ce point qu’il fait partie de soi-même. La noblesse s’accompagne nécessairement d’une authentique désinvolture à l’égard de l’argent, ce qui rend désespérants les efforts des bourgeois gentilshommes.

NON-CONFORMISTE.- Olibrius qui s’imagine que l’on peut quand même être pris pour un super-moine sans en porter l’habit.

NON-INTERVENTION.- Principe de gouvernement qui interdit d’intervenir dans les affaires de pays étrangers de manière officielle, voyante, brutale, ostentatoire.


OBÉIR.- Agir ou s’interdire d’agir en fonction d’une pulsion ou d’une inhibition étrangère.

OBJECTIVEMENT.- Avec des arrière-pensées qui sont tellement en arrière que personne n’est susceptible de les déceler.

OBLIGATION.- Nécessité juridique ou morale. Dans nos sociétés avancées, ont disparu la peur du gendarme et celle de Dieu. A resurgi alors l’antique peur affreuse, celle qui nous fait craindre autrui, tout et rien, celle qui fait que chaque homme se méfie, avant tout, de soi-même.

OBLIGER.- Mettre dans la nécessité de faire quelque chose. Obliger est plus intelligent, plus fin, plus noble que commander. C’est pourquoi si, au procès des chefs, les commandants risquent d’encourir quelques coups de pied au cul, ceux qui aiment à obliger peuvent s’attendre à la guillotine.

OCCASION.- Génitrice de larrons, larrons pillards et larrons d’amour.

OCCIDENT.- L’une des deux directions, avec le septentrion, dans lesquelles s’avancent et s’épanouissent les civilisations, laissant derrière elles des pétales qui se fanent plus ou moins rapidement. La ligne est-ouest est probablement la plus ancienne, la plus forte, la plus riche de progrès ; la ligne sud-nord est pourtant, de nos jours, plus vivace, plus fréquentée, plus prometteuse d’innovations et de dessèchements concomitants. Il est des peuples sis dans des positions dramatiquement stratégiques qui ont vu leur sève se répandre à la fois vers l’ouest et vers le nord. Ces peuples-là sont reconnaissables à leur langueur, à leur patrimoine bancal, à leur susceptibilité qui est proportionnelle à l’outrage fait à leur fierté par les vicissitudes de l’histoire.

OCCULTE.- Serein, heureux, à l’abri du fisc, des médias, des fossoyeurs et des emmerdeurs. Quand ils sont occultes, les revenus, les amours, les désirs, les diplomaties, les politiques, les rêves, les pouvoirs et les faiblesses n’ont de comptes à rendre à personne et font la nique à la démocratie ou, du moins, à ce que l’on voudrait nous faire prendre comme telle et qui n’est qu’une méchante alchimie d’impudeur et de délation.

OFFENSE.- Coup porté dans une plaie. Il n’y a que la vérité qui blesse et il n’y a point de gloire à oublier les offenses quand on est sûr de sa force et de son intégrité.

OLIGARCHIE.- Gouvernement naturel dans une république. On distingue des républiques assassines, où le petit nombre de gouvernants est régulé par des bains de sang réguliers, et les républiques démocratiques, où l’on demande au bon peuple de faire électoralement le nécessaire pour reprendre les mêmes et recommencer. Qu’elle se nomme classe politique ou nomenklatura, l’oligarchie républicaine est, en fait, une survivance des patriciens romains. Elle passe la plupart de son temps et de ses ressources à assurer sa pérennité, c’est-à-dire celle de ses privilèges. Malgré cela, la république poursuit son petit bonhomme de chemin, cahin-caha. S’il est une forme d’État qui justifie l’anarchisme, ou qui, du moins, ne puisse rationnellement en démontrer l’absurdité, c’est bien la république oligarchique. Enlevez à ce beau monde le jeu du pouvoir et que lui reste-t-il ? Heureusement qu’il y a les grands commis ! Ce sont eux, la république, et c’est quand ils se fâchent qu’il est nécessaire de changer et par là-même de renouveler quelque peu l’oligarchie.

ON.- Auteur de moult médisances, serviteur de la pensée chargé des basses œuvres. « Je » pense qu’ « On » devrait être banni du discours. « On » irait jusqu’à dire que « Je » est haïssable. Que ne dirait-il pas et comment le faire taire ?

ONOMATOPÉE.- Mot issu d’une éructation et ayant pour ambition de décrire un bruit. Au commencement était l’onomatopée. Quand le verbe naquit, naquit l’humanité. Il est pourtant encore des hommes, sans doute fidèles à leurs lointains ancêtres, qui ne s’expriment que par onomatopées.

OPPORTUNISME.- Aptitude à faire semblant de changer d’opinions alors que l’on se garde bien d’en avoir une seule.

OPPOSANT.- Manœuvre sur le chantier de la relève politique. Les opposants sont aussi poignants que les martyrs et les arrivistes. Être martyrisé par le pouvoir ou parvenir au pouvoir : tout dépend d’une sorte de timing qui fait que l’on gueule au bon ou au mauvais moment ; dans le premier cas, on ne peut plus compter les suiveurs ; dans le second, on se retrouve seul ou presque. Il y a, certes, davantage d’admirateurs des opposants vainqueurs que de sympathisants des opposants martyrs. Tout, finalement, n’est que question d’opportunisme. De survie, aussi, car le bon opposant est un opposant vivant. Tant pis pour les Indiens !


PAIX.- État d’un individu, d’un pays, sur lequel nulle menace de guerre ne semble planer. La paix véritable disparaît dès que l’on s’avise de la conforter et donc de préparer la guerre. Entre l’ignorance absolue du danger de guerre et l’imminence de cette dernière s’étale une période de paix frelatée, dite de ni guère ni paix, ou de guerre froide ; cette paix dénuée de sérénité est encore un morceau de paradis au regard de la guerre.

PARADOXE.- Médicament propre à soulager la connaissance lorsqu’elle est embarrassée par un excès de vérités premières.

PARLER.- La plupart du temps, ne rien dire ; pourtant, de toutes les manifestations humaines, le langage est la plus éloquente. Un simple mot prononcé en dit toujours plus long qu’un regard. Le débit, l’intonation, l’accompagnement du geste parlent d’eux-mêmes. Quand on parle, toujours, de quelque manière, on se met à table.

PARTI.- Machine de guerre nécessaire à la conquête du pouvoir démocratique. Savent-ils, ceux qui rêvent d’abolir les partis politiques, qu’ils supprimeraient du même coup la démocratie ? Prendre pour chef un sans parti ou le chef d’un parti unique, c’est choisir la dictature. La démocratie suppose l’existence d’au moins deux partis, la dictature n’éclot que par parmi les factions. Dans les deux cas, rarement l’intelligence est aux commandes. Quand l’intelligence montre le bout de son nez et affiche des velléités politiques – et c’est sans doute là que réside la principale différence entre démocratie et tyrannie – les démocrates s’abritent derrière la majorité tandis que les dictateurs tirent leur revolver.

PASSÉ.- Tranche de vécu en cours de sédimentation. La mémoire et l’imagination humaines permettent d’évoquer le passé quand il n’est pas complètement refroidi. L’homme sécrète du passé autour de lui et s’y enferme adroitement, tel un lépidoptère qui tisse son cocon. La mystérieuse insouciance du papillon est bien éphémère !

PASSION.- Obscurité au milieu de laquelle brille une lumière qui peut avoir n’importe quelle source, à l’exception de l’intelligence. C’est dire l’intérêt et en même temps la méfiance que nous devons incessamment nourrir à l’égard des passions. Il n’y en a point d’insignifiantes. Toutes ont l’étrange pouvoir de nous faire faire des bonds en avant ou de nous précipiter dans l’abîme. Il y a de ce point de vue un air de famille entre la passion et l’intuition. Comme l’intuition, la passion finit toujours par perdre celui qui s’y livre aveuglement.

PATIENCE.- Art de laisser s’écouler le temps et de lui faire confiance. La patience suppose l’optimisme et le sens des réalités. Le chasseur qui guette sa proie espère bien demeurer en vie jusqu’à ce que celle-ci parvienne au piège qu’il lui a tendu. Sa connaissance des ressorts de la vie ne lui laisse aucun doute sur l’efficacité de son piège. À défaut d’une exacte appréciation des forces en présence, la patience risque de ressembler à la passivité.

PATRON.- Possesseur d’esclaves.

PAUVRE.- Mot indéfinissable pour le riche. Comme le riche est toujours le pauvre d’un plus riche que lui, on peut aisément en déduire que la propension naturelle de l’homme à l’enrichissement interdit toute communicabilité dans la direction de l’appauvrissement. À l’extrême limite, les gens vraiment très riches, non seulement ne savent pas ce qu’est la pauvreté, mais, en outre, ne peuvent l’imaginer, Charles Péguy dixit. Et il avait raison ! Autant dire à un bon vivant de se pencher sur la mort.

PENSÉE.- Tranche de vie intérieure.

PERSONNALITÉ.- Regard particulier, original, posé sur le monde. La personnalité est affaire de perception et non d’émission. Une personnalité, c’est à coup sûr tout le contraire d’un fort en gueule.

PEUPLE.- Multitude d’individus n’ayant pour point commun que d’être considérés comme interchangeables par les mêmes élites, les mêmes administrations, les mêmes économistes, les mêmes militaires. Lorsqu’un peuple parvient à penser, il se rend compte, comme Descartes, qu’il existe et, donc, il se soulève. C’est ainsi que se renouvellent les élites, les administrations, les économistes et les militaires.

PHILOSOPHIE.- Acte de mettre au placard ses passions et sa culture et d’analyser objectivement l’infiniment futile et l’infiniment grandiloquent.

PLACIDITÉ.- Déformation professionnelle issue d’une pratique trop prolongée de la sagesse. L’ennui, c’est qu’elle se perpétue, même bien au-delà de la retraite, quand elle devrait s’estomper puisque l’on ne l’exerce plus.

POLITIQUE.- Art de conquérir le pouvoir, de le conserver et d’en faire usage pour d’autres conquêtes. La conquête du pouvoir requiert l’aptitude à rassembler les hommes ; la conservation du pouvoir exige le dénigrement des rassemblements concurrents ; l’exercice du pouvoir suppose la capacité de voir au-delà de l’horizon. Rassembleur, machiavélique et visionnaire, tel doit être l’homme politique.

POLYGAMIE.- Simplification de la vie conjugale par banalisation.

POSSÉDER.- Recéler légalement.

PRÉCAIRE.- Dénué de divinité, naturel, normal, vexatoire, soumis, comme toute vie.

PRÉCHER.- Inciter à dresser des barricades, contre les pouvoirs établis ou contre les guérilleros, contre les autres ou contre soi-même, contre ceux qui croient en Dieu ou contre ceux qui s’en tamponnent, et, de toute manière, contre ceux qui, eux-mêmes, dressent des barricades.

PRÉDICTION.- Résolution d’un problème dont on ne possède pas toutes les données.

PRÉDILECTION.- Tropisme humain positif dû, rarement, au hasard ou, le plus souvent, à une éducation, qu’elle soit dirigée ou autodidacte.

PRIER.- S’adresser à l’inconnu en le suppliant de modifier le connu. Seuls les savants omniscients devraient être autorisés à prier, à défaut de mieux ; les autres devraient plutôt apprendre, encore et toujours.

PRIMAIRE.- Se dit d’un individu qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez. Comme, généralement, ces gens-là ont le nez long et mobile, ils voient finalement plus loin qu’on ne pense.

PROMESSE.- Créance légèrement inférieure à la moitié de la dette correspondante.

PROPAGANDE.- Mère fasciste de la publicité.

PROPRIÉTAIRE.- Voleur impuni et respecté par la loi et par tout un chacun, hormis, éventuellement, par son locataire. Dans ce dernier cas, il y a indéniablement déni de justice puisque le locataire est proprement complice, voire recéleur dans cette affaire de vol. N’est-il pas vrai que nemo auditur contra suam turpitudinem allegans ?

PROVERBE.- Loi dégagée par l’expérience populaire. Les meilleurs proverbes sont évidemment ceux issus des peuples expérimentés.

PSYCHIATRE.- Dégivreur patenté du frigidaire de l’âme où sont stockés des souvenirs givrés. Il est pourtant des âmes qu’il vaut mieux ne pas échauffer, sous peine de les voir se répandre comme des camemberts au soleil.

PUBLICITÉ.- Message émis par la vermine pour inciter la multitude à consommer plus que de raison. Les formes contemporaines de la publicité sont directement issues de la propagande nazie. Les peuples frustres excellent à réduire leur identité à celle d’un marché commercial. Pour vendre, mieux vaut abêtir. Le commerce n’étant pas le propre de l’homme, la publicité se charge de le soutenir. Que l’homme périsse, pourvu qu’il achète. Quand nous serons tous, sans exception, des commerçants paresseux et avides, que pourrons-nous bien vendre ?


RÉAGIR.- Répondre à une excitation. Ne pas réagir est le plus sûr moyen de dérégler les excitateurs.

RÉALISME.- Prédisposition à se mouler dans le réel sans trop chercher à l’analyser. Le réalisme maintient en vie chaque jour des milliards d’individus. À longue échéance, il ne peut que condamner à mort les sociétés qui s’y adonnent religieusement.

RÉALITÉ.- Pain sur la planche, et pour l’analyste, et pour le créateur.

RÉCESSION.- Période durant laquelle une société relâche la pression exercée sur les détenteurs de droits économiques pour qu’ils satisfassent à leurs obligations correspondantes.

REGRETTER.- Se plaindre d’avoir fait ou de ne pas avoir fait quelque chose tout en feignant de croire qu’on aurait pu y changer quelque chose.

RELIGION.- Explication non scientifique de l’origine de l’univers et de son devenir. Le rationalisme et le scientisme, à défaut de résoudre l’énigme, ont dû se contenter de n’être que des religions parmi les autres. Dieu se balade aujourd’hui parmi les éprouvettes et les générateurs et aucune équation ne l’a encore réduit, si peu soit-il.

RELIQUE.- Morceau de saint ou de grand homme ou d’objet ayant fait partie de l’environnement plus ou moins immédiat d’un saint ou d’un grand homme. Les reliques sont généralement conservées, pieusement, dans des hangars ou des temples dénommés musées où le bon peuple peut venir faire ses dévotions, à charge pour lui d’entretenir les prêtres du culte du souvenir. Les progrès techniques de la reproduction et de la muséologie ont favorisé l’essor des reliques. Une résurgence simoniaque a fait de Saint Paul un mille-pattes et un saint de tout unijambiste. Comment ne peut-on ne pas prendre son pied devant une relique ?

RÉMINISCENCE.- Trouble de la mémoire ou au contraire performance mnémonique fulgurante faisant revivre une vie antérieure ? Qu’il serait intéressant d’opérer l’analyse et la synthèse de toutes les réminiscences émaillant la vie complète d’un même individu ! Le film de notre vie que, paraît-il, nous nous projetons au moment de mourir est-il une phénoménale réminiscence ? Qu’attend-on pour faire véritablement parler les morts au lieu de leur faire dire n’importe quoi ?

RÉPUBLIQUE.- Forme de gouvernement où le fait du prince demeure exceptionnel. Il y a république là où la raison d’État est l’exception qui confirme la règle de droit. Il suit de là que la qualité d’une république dépend de celle de son tissu juridique. Un droit omniprésent et bien pensé ne laisse que peu de place à la tyrannie. Quand, au contraire, la loi est dépassée par l’évolution sociale et présente plus de trous que de mailles, le citoyen paisible se prend à rêver d’une bonne grosse tyrannie, de préférence éclairée. Être républicain, c’est trop souvent préférer, tel Socrate, une loi scélérate à pas de loi du tout. C’est aussi penser que les citoyens ont les lois qu’ils méritent et que, de toute manière, mieux vaut une mauvaise loi qu’un bon dictateur.

RESPONSABILITÉ.- Prise en charge des conséquences d’un phénomène. Dans une société quelconque, l’une des règles essentielles de salubrité consiste à attribuer aux responsables les pouvoirs correspondants et à exiger des détenteurs de pouvoirs qu’ils assument leurs responsabilités. Pas de pouvoir sans responsabilité, pas de responsabilité sans pouvoir, tel devrait être le crédo de tout homme public. Quand le ministre accuse son chef de cabinet, quand on attribue à l’ouvrier les responsabilités de l’ingénieur, alors se présentent et réussissent aux meilleurs places les individus les plus couards et les plus avides d’honneurs et de prébendes. Si l’écroulement d’un pont n’effleure même pas la carrière du ministre de la construction, alors il faut se dire que toute la nation commence à se lézarder.

RESTREINDRE.- Réduire, au sens où les Jivaros réduisaient les têtes de leurs ennemis vaincus. On ratatine toujours quand on restreint.

RÊVER.- Prendre des réalités pour ses désirs. Le dormeur devant les yeux clos duquel on gratte une allumette derrière un papier rouge rêve d’un gigantesque incendie. C’est probablement la maison de son percepteur qui brûle ainsi, à moins que ce ne soit celle d’une tante à héritage. Allez savoir !

REVOTER.- Faire l’imbécile une nouvelle fois, un peu comme un chat échaudé qui se replongerait dans l’eau, sous prétexte que, cette fois, elle serait froide.

RIRE.- Faire preuve d’humanité, si l’on en croit Bergson. Il voulait sans doute parler du rire déclenché par une perception visuelle ou auditive car les rigolades consécutives à des chatouilles ou à des papouilles ne sont peut-être pas nécessairement spécifiques à l’homme.

RISQUER.- Jouer le hasard contre la logique des choses.


SAGE.- Se dit d’un homme capable de gouverner ses passions, à l’exception de la sagesse ; car la sagesse est une passion, capable d’entraver tous les sentiments, toutes les inclinations. Le sage est de tout repos, tant qu’il reste au repos. Quand il intervient dans le gouvernement d’autrui, il fait penser à ces labyrinthes bourrés de sens interdits qui, à défaut de vous rendre fous, vous font perdre un temps précieux, le temps qui vous sépare de la mort, la sagesse suprême.

SAINT.- Accélérateur de société. Les progrès d’une société dépendent du nombre et de la qualité de ses saints et, naturellement, du nombre et de la qualité de ses gangsters qui sont autant de freins. Quand les gangsters s’immiscent jusque dans les allées du pouvoir et que les saints prêchent dans le désert, alors on assiste à une série de dérapages, voire de têtes à queue, la société quitte la piste et seul un miracle peut limiter les dégâts. Un miracle ou… un juge.

SAVOIR.- Commencement de l’immobilisme. Ceux qui ne tiennent pas en place ne savent pas grand-chose. Pierre qui roule n’amasse pas mousse, dit le savant proverbe. Tant pis pour ceux qui confondent le savoir avec la gesticulation ou la chorée !

SCANDALE.- Comportement outrepassant les ultimes frontières du cadre éthique d’un milieu social déterminé. Ceux par qui le scandale arrive sont un peu semblables aux pionniers qui entreprirent la conquête de l’ouest américain. Il ne peut y avoir élargissement de vue sociale sans scandale. On appelle proprement scandale ce qui déroge pour la première fois à la règle unanimement reçue. Les scandales à répétition font l’habitude des scandales. Peu à peu, les scandales perdent leur aspect scandaleux. Vous avez dit scandale ? Les règles les plus dévotes, les comportements les plus empreints de componction ont pour origine un bien gros et gras scandale.

SCÈNE.- Lieu public où l’on débat de tout et de rien, de la vie et de la mort, de l’amour et de la haine. Le phénomène contemporain de la médiatisation a fait du village le plus reculé de la planète une scène potentielle, où il suffit que le sang et les larmes coulent pour que s’allument les projecteurs, et de l’individu le plus humble de l’Amazonie ou de la Patagonie un artiste encore plus impudique que les meilleurs interprètes professionnels du petit et du grand écrans.

SCEPTICISME.- Renoncement à admettre la vérité, à en découvrir les lois ou, plus grave encore, à concevoir qu’elle existe seulement. Le scepticisme ne doit pas être confondu avec le pessimisme, pas plus que la crédulité ne doit être assimilée à l’optimisme. Le pessimiste connaît les lois du monde mais les juge mauvaises. Le sceptique va jusqu’à nier qu’il existe des lois et se méfie de celles que l’on a prétendument dégagées. S’il est faux de dire que tous les pessimistes sont ipso facto des sceptiques, il n’en demeure pas moins que les sceptiques ont du mal à paraître joyeux. Leur devise pourrait être : ne t’étonne de rien et doute de tout. Il y a dans le scepticisme un je ne sais quoi de neurasthénique qui est fort contagieux : si vous aimez l’ordre tout en étant rêveur, fuyez les sceptiques ; ils vous empêcheront de rêver et mettront la pagaille là où vous aurez, péniblement, fait le ménage.

SCHISME.- Rejet. Trop de schismes font une forêt vierge qui cache le ciel aux yeux des humbles prosélytes. Il faut être un sacré vieux crocodile pour s’y reconnaître dans certains partis religieux ou politiques.

SCIENCE.- Harmonie des connaissances dans un domaine particulier. Il est des sciences qui ne connaissent que très peu de lois mais qui s’aiment entre elles. Ce sont les sciences dites exactes. Les autres ne sont pas fausses mais présentent le fâcheux spectacle d’un amas de lois entassées les unes sur les autres où seuls des archivistes peuvent s’y retrouver. On touche là le véritable danger de l’outil informatique : les sciences prolifèrent comme autant de fichiers et plus personne ne tentera d’abolir le hasard.

SERF.- Ancien sujet de droit économique dont le lien de subordination était plus lâche que celui immobilisant l’esclave et un peu plus serré que celui qui relie le salarié actuel à son employeur. Encore quelques révoltes, quelques jacqueries, quelques mouvements de grève, et il n’y aura plus de lien du tout.

SERMENT.- Engagement solennel d’un ivrogne de ne plus boire une seule goutte d’alcool jusqu’à ce que les poules soient munies de dents. En général, les amoureux et les hommes politiques s’arrangent pour boire sans être vus.

SIESTE.- S’il est vrai que le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt, on comprend qu’il ait échappé à ces pays latins qui, sitôt levés, ont coutume de se recoucher.


TABLEAU.- Représentation individuelle d’un morceau de réel ou d’imaginaire réalisée artisanalement, le plus souvent manuellement, en un seul exemplaire, en deux dimensions limitées par un cadre, accrochée à un mur, et devant laquelle passent et repassent des aveugles et des voyeurs. Un tableau est une fenêtre sur l’âme d’un individu.

TABOU.- Sujet de communication incommunicable parce que frappé d’autocensure en vertu d’un interdit unanimement reçu. Au fur et à mesure de son évolution, une société déplace ses tabous du religieux au métaphysique, puis au positiviste. Un tabou levé laisse une cicatrice dans la mémoire collective : on ne parlera jamais d’un sujet jadis interdit comme on en parlerait si ledit sujet n’avait jamais été interdit. Ne parviendra-t-on jamais à interdire d’interdire ?

TALENT.- Don de la nature poli par l’effort. Il y a des talents de créateur et des talents d’imitateur. Les seconds mettent en boîte les premiers, du moins ceux, parmi les premiers, qui, en fait, font partie des seconds car le talent de créateur est par essence inimitable.

TECHNIQUE.- Art des moyens. Le génie de l’essor de la technique c’est d’avoir utilisé la science, cet art de la fin, qui est la connaissance. La technique a à ce point parasité la science que, dans bien des domaines, seuls les spécialistes peuvent distinguer ce qui appartient à la science et ce qui ressort de la technique. Aujourd’hui, la connaissance a pris ce virus de la politique qui fait que, bien souvent, trop souvent, la fin justifie les moyens, surtout les moyens qui se réclament d’une fin. L’assassinat politique et la découverte de l’arme atomique sont devenus cousins et le savant risque fort, comme le politicien, de n’avoir pour politique que celle de ses moyens.

TECHNOCRATIE.- Gouvernement des ressources par des spécialistes de l’organisation. Quand les politiciens s’acoquinent avec les technocrates, ils trahissent le peuple qu’ils sont sensés représenter. Quand les technocrates s’emparent de la politique, on s’achemine vers le fascisme technologique. Imaginons des hommes qui auraient le cœur assez chaud pour respecter leur prochain comme eux-mêmes et qui auraient en même temps une tête assez froide pour réparer sans cesse les bêtises du commerce, de l’industrie, du profit, de l’injustice sociale. Seuls de tels hommes pourraient faire l’Europe, peut-être même malgré elle. En attendant cette magnifique construction, nos technocrates érigent des morceaux de mur un peu n’importe où tandis que nos politiciens dressent des plans qu’ils brûlent aussitôt. Les uns et les autres se voudraient pragmatiques, alors que les peuples, eux, de par leur expérience, savent fort bien qu’on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs et que, finalement, il leur appartiendra d’aller au charbon, de se battre et d’accoucher de cette unité européenne des hommes et de leurs ressources.

TENTATION.- Instinct de satisfaction difficilement surmontable sans l’aide de la raison, de la morale ou de la religion, ou, tout bonnement, de l’anorexie.

TENTER.- S’ôter tout regret de ne rien avoir ? Rien n’est moins sûr : a-t-on tenté au meilleur moment et dans de bonnes conditions ? Est-on allé jusqu’au bout dans sa tentative ? Et pourquoi ne pas avoir tenté une nouvelle fois ? L’échec ne saurait justifier l’échec. Heureux, peut-être, celui qui meurt sans avoir jamais rien tenté mais persuadé que, dans une autre vie, il pourra tout avoir, s’il le veut.

TERRITOIRE.- Espace dont les limites sont celles de la compromission et du pacifisme. Tout peuple, comme toute meute, doit assurer la pérennité de son territoire, s’il veut survivre libre. Tout homme, comme tout animal, doit préférer mourir plutôt que d’abandonner à autrui la jouissance de son jardin secret. Ceux, professionnels ou amateurs, qui tentent seulement de violer le territoire spirituel d’un individu méritent d’être anéantis par tout moyen approprié. Il ne saurait y avoir de pitié pour un envahisseur, fût-il sans feu.

TERROIR.- Humus berceau d’un individu. L’homme dépoté abandonne toujours, sans le savoir, quelques radicelles dans son terroir.

TÉTU.- Amoureux de la ligne droite obsédé par une même direction. Tous les chemins menant à Rome et la meilleure manière, selon Descartes, de sortir d’une forêt touffue étant de marcher droit devant soi, même si c’est dans la mauvaise direction, il est recommandé de cesser d’être un dilettante quand quelque chose vous tient à cœur.

TOUJOURS.- Un certain temps, jusqu’au bout d’une tranche de temps dont l’épaisseur varie en fonction de l’âge, du sexe, du caractère, de l’honnêteté, de la santé mentale de celui qui, en prononçant ce mot, étalonne la pérennité.

TOURISME.- Action de visiter un peuple dans sa cage naturelle, comme on visite un zoo ou un jardin botanique. Quand deux touristes se rencontrent, cela fait deux martiens sur la lune.

TOUS.- Quelques uns quand… il y en a plusieurs. À Marseille, la moitié d’un suffit.

TRADITION.- Procédure consacrée par l’usage et l’expérience et qui perdure tant que se maintiennent les mêmes conditions de température et de pression. Ce qui échappe à la tradition est scandaleux. Il y a des scandales gratuits et éphémères qui meurent bien avant leurs auteurs. Il y a aussi des scandales providentiels car ils sont à la base de nouvelles traditions rendues nécessaires par la modification de la température et de la pression. Avant jeter la pierre à celui qui dérange la tradition, prière de mesurer la vitesse du vent et l’épaisseur du brouillard. Sait-on jamais !


UNION.- Résultat d’une force centripète. Une union a toujours un centre, un noyau. Déstabilisez le centre et vous aurez une désunion. Les unions les moins fragiles sont celles dont il est difficile de déceler le noyau. Ceci est aussi valable pour l’union européenne. Les hommes politiques allemands et français feraient bien de tisser l’Union à l’abri des regards indiscrets asiatiques et américains.

UTOPIE.- Conception d’une société idéale. On entre en politique pour concrétiser une utopie, on s’y maintient pour devenir un chef, on en sort au nom de l’utopie. Dans le fond, l’utopie, c’est de croire que la jeunesse saura et que la vieillesse pourra.


VACANCES.- Moment béni de paradis terrestre où l’ombre de la servitude du travail s’amenuise graduellement au point de vous laisser croire que vous êtes né pour être fainéant.

VAGIR.- Si l’on en croit Paul Valéry, réaction d’un homme à qui l’on apprend que sa femme vient d’avoir un enfant.

VAINCRE.- Retarder l’instant de sa mort. Tant que l’on vainc, on ne meurt pas. Seule l’ultime victoire est à la Pyrrhus.

VALEUR.- Prix, au sens le plus large, au-delà duquel un individu ou une société consent à se séparer d’un objet ou d’un homme. Il n’y a point de commune mesure entre la grande valeur d’un objet cassé ayant appartenu à un homme de grande renommée et un homme peu connu mais bourré de promesses. En matière de valeurs, et quelle que soit l’action ou l’obligation, une seule certitude : il faut acheter au plus bas et revendre au plus haut. C’est ce qu’ont fait les acquéreurs de Van Gogh, les panégyristes de feu le général De Gaulle, les antiquaires de tout poil et les contempteurs touchés par la grâce. Tu as eu tort, Corneille ! Trop souvent, la valeur attend le nombre des années.

VANITÉ.- À l’époque où la propagande s’appelait encore « réclame », ridicule consistant à faire la publicité de soi-même. Aujourd’hui, où la propagande est devenue publicité, et, qui plus est, comparative, si vous n’êtes pas vaniteux, c’est bien simple, vous n’existez plus. Et surtout, pas de fausse modestie compliquée ; les gros sabots, tout terrain ! Fatuité et vanité sont les deux mamelles de l’homme mal né qui entend mourir un peu mieux.

VÉRITÉ.- Ressort caché d’une action, d’une abstention ou d’une pensée. Quand elles ne sont pas bonnes à dire, les vérités vont quatre par quatre. Qu’elles soient bonnes ou mauvaises, qu’elles sortent ou non de la bouche des enfants, les vérités, dès qu’elles sont dites, ne sont plus des vérités. Il faut alors sans cesse chercher ailleurs ou plus profond. Découvrir la vérité, c’est trop souvent découvrir du sable dans le désert. Un grain de sable, au microscope, fourmille de vérités premières dont chacune est un monceau de vérités, les unes plus méritantes et plus vraies que les autres. « À chacun sa vérité » est sans doute l’expression la plus heureuse, s’agissant de la vérité.

VERTU.- Principe actif d’une chose ou d’un individu. Il y a des hommes que l’on dit vertueux alors que toute leur énergie consiste à n’en point avoir d’autre que celle qui les empêche de faire ce qu’ils voudraient. D’autres sont dits peu vertueux parce qu’ils prodiguent quelques maux aux autres et à eux-mêmes. Sait-on seulement que le mal possède une vertu, celle qui nous permet de déceler le bien ? Le langage ne cesse de nous abuser. Ne dit-on pas d’une femme fort active en amour qu’elle est de petite vertu ? Alors, pourquoi parler de la vertu d’une plante aphrodisiaque qui agirait donc pour vous faire perdre la vôtre ? Une femme qui a perdu sa vertu est une femme qui a suffisamment vieilli pour être vertueuse au sens où l’entendent les puritains. Là, la vertu n’en est plus une ; c’est une nécessité. La vieillesse, antichambre de la mort, ne serait-elle pas la perte de toutes les vertus ? La sagesse, probablement, est à ce prix ; mais, de grâce ! Ne confondons pas sagesse et vertu.

VESTIGE.- Reste inutilisable, fors pour le commerce, qui, comme chacun sait, fait flèche de tout bois. Les Grecs m’écœurent quand je les vois assis sur leurs tas de pierrailles, chatouilleux sur leur honneur perdu, verbeux et gesticulants entre deux siestes, à l’instar de ces Français, de ces Espagnols et de ces Italiens du Sud que l’Europe va devoir traîner comme des boulets. Celui qui n’a plus la force de créer prend soin de ses vestiges. Sommes-nous devenus si vieux que nous devions tout garder ? Et quand le Parthénon s’écroulera complètement, honorerons-nous sa poussière ? Peur et peine pour ces peuples gâteux. Comme on les voudrait jeunes et radieux, faisant la nique à ces peuples barbares qui nous entourent et nous menacent ! Il n’y a plus de vertu dans nos vestiges. Trop d’haleines les ont chargés de leur humidité. Le communisme est mort, le veau d’or tient toujours debout et l’islam vengeur se prépare. Et pendant ce temps, nous cherchons des vestiges, encore et toujours des vestiges.

VÊTEMENT.- Premier abri de l’homme. Probablement aussi, première invention propre à l’homme. Connaît-on d’autres animaux ayant eu l’idée et l’intelligence de se vêtir ? Quand on considère les efforts de ceux qui s’évertuent à aller tout nus, à manger froid, à parler par onomatopées, on a envie de rendre hommage à ces êtres dévoyés que sont nos hauts couturiers, nos grands gastronomes, nos poètes. Le bon sens populaire ne s’y trompe pas : l’habit, c’est vrai, fait l’homme. N’en déplaise aux nudistes, un cul vêtu est plus intelligent que deux fesses dénudées.

VEXER.- Blesser quelqu’un dans son amour-propre à coups de vérités. Il n’y a que la vérité qui blesse ou, plus exactement, ce que l’on prend intimement pour la vérité. Encore faut-il que cette vérité-là déplaise. Quand on tente de vous vexer, marrez-vous doucement en prenant un air parfaitement niais. Une fois sur deux se produit alors l’effet boomerang et le vexateur en est pour ses frais.

VICE.- Principe négatif d’une chose ou d’un individu. Il y a des hommes que l’on dit vicieux alors que leur premier souci est de donner toute la mesure de leur vertu. D’autres sont dits sans vice parce qu’ils n’omettent pas de faire l’aumône d’un sourire aux autres et à leur propre image dans le reflet d’une glace. Sait-on seulement que le bien comporte un vice, celui qui lui interdit d’exister sans le mal ? Et quel serait le mérite d’un saint homme s’il n’était pas quelque part vicieux ? Le vice de l’homme, c’est qu’il perd peu à peu ses vertus au fur et à mesure qu’il avance en âge. Il dépend du regard des autres que le vieil homme soit un vieux sage ou un vieillard libidineux.

VIE.- Laps de temps qui sépare deux profonds sommeils et que l’homme occupe à préparer son lit ou son cercueil.

VIEILLESSE.- Crépuscule de la vie pour ceux qui ont eu la chance de vaincre les dangers de l’aube et de choisir la bonne route à midi. Le soir, tous les chats sont gris et les vieillards se ressemblent étrangement. Ils ont à la fois la force tranquille de l’âge mûr et les peurs de l’enfant. En y regardant de plus près, on s’aperçoit pourtant qu’il y a, comme chez les bébés, des vieillards bêtes et méchants, braillards et geignards, grossiers et malodorants. Le crépuscule est à l’image de l’aube et le midi n’y changera rien ou presque. L’homme supérieur sait bien naître et mourir de même. Entre les deux se situe le royaume piètre et besogneux de l’éducation et de la médecine. Le bricolage de la vie est si peu de chose à côté du mystère de la naissance et de la mort !