MAIN.- Prolongement matériel et serviteur de la pensée. La main parle et pas seulement lorsqu’elle dit ce qu’est un escalier en colimaçon ; chez les Latins, elle étaie le langage. Elle pénètre, épouse ou modèle le réel, guidée par la pensée qui, seule, accède à l’invisible. Montrez-moi votre main et je vous dirai quelles sont vos pensées habituelles. Ce n’est pas un hasard si la main a une situation privilégiée dans les mœurs qui président aux échanges. Public relations de la pensée, la main se doit d’être communicative, surtout quand la langue reste de bois.

MAJORITÉ.- Règle essentielle de la démocratie qui assimile la qualité à la quantité, ce qui fait qu’une démocratie pure et authentique est nécessairement funambulesque, tandis qu’une démocratie assurée est fatalement nominale, pour ne pas dire fictive. L’attraction inouïe qu’exerce la majorité provient sans doute de l’instinct grégaire. N’oublions pas que l’homme est un animal politique. Il se sent plus en sûreté dans un troupeau marchant vers un précipice que seul cheminant vers le bonheur. Pourtant, démocratie ou non, majoritaire ou minoritaire, sujet ou gouvernant, l’homme se retrouve toujours seul au soir de sa vie, même dans un cataclysme, même sur un champ de bataille, où l’on meurt, en principe, majoritairement.

MAL.- Dommage causé consciemment ou inconsciemment à autrui ou à soi-même. Le mal causé inconsciemment participe de l’ignorance et de l’accident ; or, il n’y a pas d’accident sans ignorance. Le mal causé consciemment a un relent d’automutilation ou de crime. Pour lutter contre le mal, deux voies : apprendre à faire le bien et à ne pas souffrir. La méthode qui consiste à faire encore plus mal à ceux qui font mal pour les dissuader de faire mal, pour être efficace à court terme, n’en mène pas moins à une impasse.

MALIN.- Adjectif qualificatif qui s’applique aux singes particulièrement habiles à grimper aux arbres et à chaparder la nourriture de leurs voisins. Certains humains analphabètes et entreprenants confondent malice et quotient intellectuel.

MANIFESTER.- Gueuler suffisamment fort pour que la télé se dérange et vous demande ce que vous voulez.

MODE.- Apparence de la frivolité et de la dérision, leurre vestimentaire permettant de courir sus, avec le sourire, à l’infidélité. Les couturiers sont les fous de l’élite, l’exutoire de ses bassesses, de ses envies. Quand les femmes passent brutalement du long au court, du cintré au flou, cela permet aux hommes de s’imaginer qu’ils n’ont point changé leur fusil d’épaule. La mode, c’est la géométrie variable du dehors humain chargée de masquer l’évolution du dedans. Une révolution, une brisure d’idole ou d’idéologie s’accompagnent immanquablement d’une révolte vestimentaire. Quand ces dames montrent brusquement leurs seins, c’est qu’elles ont à cacher leur cœur ; quant aux hommes, ils changent plus souvent de conviction que leurs femmes de robe.

MODESTIE.- Marque de grande force ou de grande faiblesse. Les faibles qui font les modestes recherchent les ennuis, les forts, sans le savoir peut-être, tendent des pièges.

MONDIALISATION.- Entreprise de démolition des frontières pour laisser s'écouler plus aisément le commerce et la finance. Nous n'en sommes pas à la première tentative de mondialisation mais il faut dire que la présente a une croissance particulièrement rapide car elle profite pleinement de nos nouveaux moyens de communication. Sur l'atlas, les frontières existent bel et bien ; mais c'est un leurre : la finance et le commerce internationaux s'en moquent et agissent comme si elles n'existaient pas, là du moins où la mondialisation est parvenue à convertir les hommes et les dirigeants politiques. Une sape patiente est exercée pour lutter contre la persistance du nationalisme dans des pays, de moins en moins nombreux, où l'étendard passe avant le billet de banque, là où le producteur conserve le pas sur le négociant. Ainsi se construit petit à petit un monde où les pays développés ne produisent plus que des produits de luxe et où les pays sous-developpés augmentent progressivement la production de biens destinés aux masses. Le défaut de la cuirasse des mondialistes, c'est qu'ils ne savent pas s'arrêter à un moment donné et qu'ils finissent par sécréter un nationalisme agressif qui grandit secrètement alors qu'on le croyait moribond. Le monde n'est pas fait seulement de boutiques et de consommateurs, il comporte encore et toujours, en attendant les progrès fracassants de la robotique, des hommes et des femmes qui passent le plus clair de leur temps à produire. Quand les producteurs des pays développés et des pays sous-developpés s'apercevront qu'ils constituent les dindons de la farce, alors naîtra le danger d'un conflit mondial où les seuls bénéficiaires seront les fabricants d'armes.

MORALE.- Ensemble de principes de conduite à usage exceptionnel.

MORALISTE.- Fabricant de logiciels de bonne conduite.

MORT.- Disparition inexplicable, mais indéfinie, d’un être organique qui ne renaîtra jamais sous son identité. Il n’y a pas de mort mystérieuse ; il y a par contre des naissances inexpliquées. La grande faucheuse a un faible pour ceux qui luttent contre elle : elle leur laisse le sursis de leur agonie.

MOT.- Molécule de message. Les mots peuvent être lourds, ou vides, de sens, gros ou gracieux, grands ou petits, bons ou mauvais, maîtres ou esclaves, gentils ou méchants, justes ou faux. Tout dépend du support sur lequel ils sont tracés, de l’encre qui les a engendrés, du ton sur lequel ils sont prononcés, des yeux ou des oreilles qui les ont captés. En un mot comme en cent, les mots sont, la plupart du temps, ambivalents, mystérieux, équivoques, douteux, pour ne pas dire interlopes. Les poètes, ces derviches tourneurs, aiment à les faire danser, en cadence ou en débandade. À l’instar des notes de musique, il y a des mots qui s’aiment et d’autres qui se détestent. Les mots sont espiègles : nul ne peut prétendre posséder le dernier et même le mot fin ne s’en laisse pas conter.

MUSÉE.- Grenier public où sont rangés en bon ordre des souvenirs plus ou moins prestigieux d’un passé plus ou moins révolu. L’âge d’une société se mesure au nombre de ses musées ; la qualité d’une société se mesure à la valeur artistique de son bric-à-brac. Il y a eu des civilisations qui sont mortes sans jamais avoir eu seulement l’idée de bâtir un musée. Il y en a eu d’autres qui sont mortes étouffées par leurs musées. Il n’est pas sain de passer sa vie dans un grenier ; il n’est pas davantage sain de n’avoir point un endroit du souvenir, du recueillement. L’engouement présent pour les musées est cause du délaissement des cimetières. Qui va jamais se recueillir sur les tombes des illustres ancêtres ? La pipe du grand-père l’a emporté sur la tombe du grand-père. Il faut dire qu’en visitant rapidement le minuscule musée du moindre village, on rend hommage d’un seul coup à des siècles de chair et d’esprit et il suffit d’une petite cuillère ou d’un couteau ébréché pour rejoindre à peu de frais l’éternité. Nul doute que, si Delacroix revenait sur terre, on s’arracherait les tee-shirts à son effigie. Faute de mieux, nous avons, en plus de ses toiles, bien sûr, son pot de chambre et son tisonnier.

MUSIQUE.- Mathématique des sons. Une musique est un agencement de sons parfait, idéal, semblable en cela à une construction géométrique, agencement de figures qui n’existent pas dans la nature. Le ré, comme le cercle, est une pure invention de l’esprit humain. Rien ne rapproche mieux un cœur bouillonnant de passion et un esprit cartésien qu’une belle mécanique. Le reste n’est alors que charivari, cacophonie, bruit.

MUTISME.- L’homme qui parle beaucoup pour ne rien dire peut être très intelligent ou un parfait imbécile. L’homme qui parle bien et vrai a droit au respect. Quant à l’homme qui ne dit jamais rien, il faut là s’incliner devant l’intelligence supérieure ou s’apitoyer sur le malheur de la crétinerie infinie. Quoi qu’il en soit, regardez les yeux de l’homme : ce sont eux qui parlent vraiment. Les yeux ne connaissent pas le mutisme, même chez les aveugles.